mercredi 4 novembre 2015

MAURICE ROLLINAT, POÈTE (1846-1903) - Segment 2


MAURICE ROLLINAT, POÈTE (1846-1903)


LA RONCE ET LE SERPENT

Foisonnantes, couvant des venins séculaires 
Dans ce marécageux semis d'herbe et de rocs, 
Les ronces, par fouillis épais comme des blocs, 
Embusquaient sourdement leurs dards triangulaires.

Ah certe ! Elles guettaient si bien l'occasion 
Du Mal, si scélérate épiait leur adresse, 
Que l'accrochant éclair de leurs griffes traîtresses 
Fut plus subtil encor que ma précaution.

J'enrageais ! Quand mon pied heurte un serpent... la bête 
Aurait pu se venger ? elle écarta la tête,
Et s'enfuit d'un train plus rampant.

Allons ! que ton humeur à présent se défronce, 
Me dis-je ! - Et, j'oubliai pour un si doux serpent
La méchanceté de la ronce.


LA VIEILLE ÉCHELLE

Gisant à plat dans la pierraille,
Veuve à jamais du pied humain,
L'échelle, aux tons de parchemin,
Pourrit au bas de la muraille.

Jadis, beaux gars et belles filles,
Poulettes, coqs, chats tigrés
Montaient, obliques, ses degrés,
La ronce à présent s'y tortille.

Mais, une margot sur le puits
Se perche... une autre encore ! et puis,
Toutes deux quittant la margelle

Pour danser sur ses échelons,
Leurs petits sauts, tout de son long,
Ressuscitent la pauvre échelle.


LA VOIX DU VENT

Les nuits d'hiver quand le vent pleure,
Se plaint, hurle, siffle et vagit, 
On ne sait quel drame surgit 
Dans l'homme ainsi qu'en la demeure.

Sa grande musique mineure 
Qui, tour à tour, grince et mugit,
Sur toute la pensée agit 
Comme une voix intérieure.

Ces cris, cette clameur immense,
Chantent la rage, la démence,
La peur, le crime, le remord...

Et, voluptueux et funèbres, 
Accompagnent dans les ténèbres 
Les râles d'amour et de mort.


LA RIEUSE 

Ses rires grands ouverts qui si crânement mordent
Sur le fond taciturne et murmurant des prés,
Sont métalliques, frais, liquides, susurrés,
Aux pépiements d’oiseaux ressemblent et s’accordent.

Excités par la danse, ils se gonflent, débordent
En cascades de cris tumultueux, serrés,
De hoquets glougloutants, fous et démesurés,
Qui la virent, la plient, la soulèvent, la tordent.

On la surnomme la Rieuse.
La santé la fait si joyeuse
Qu’elle vit sa pensée en ses beaux yeux ardents ;

Son âme chante tout entière
Dans sa musique coutumière,
Sur le robuste émail de ses trente-deux dents.

— « Est-elle heureuse ! » — mais, la triste expérience
Vous chuchote sa méfiance : 
« Ici-bas, tout bonheur est court. 
Le ver, comme disent les vieilles, 
Couve aux pommes les plus vermeilles. 
Tôt ou tard, elle aura son tour 
Dans la tristesse. Quelque jour, 
Elle ira, funèbre et chagrine, 
Au long des bois, au bord de l’eau. 
Alors, ce sera le sanglot 
Qui contractera sa poitrine. 
Au lieu de leurs pimpants vacarmes, 
Sur ses lèvres viendront croupir 
Le silence du long soupir, 
Le sel âcre et brûlant des larmes.
Car, ainsi va notre destin :
L’illusion flambe et s’éteint.
Après l’innocence ravie
Le Mal enlacé du remord !
Et l’épouvante de la mort
Après l’ivresse de la vie ! »


MAGIE DE LA NATURE

Béant, je regardais du seuil d'une chaumière 
De grands sites muets, mobiles et changeants, 
Qui, sous de frais glacis d'ambre, d'or et d'argent, 
Vivaient un infini d'espace et de lumière.

C'étaient des fleuves blancs, des montagnes mystiques. 
Des rocs pâmés de gloire et de solennité, 
Des chaos engendrant de leur obscurité 
Des éblouissements de forêts élastiques.

Je contemplais, noyé d'extase, oubliant tout, 
Lorsqu'ainsi qu'une rose énorme, tout à coup, 
La Lune, y surgissant, fleurit ces paysages.

Un tel charme à ce point m'avait donc captivé 
Que j'avais bu des yeux, comme un aspect rêvé, 
La simple vision du ciel et des nuages !


REPAS DE CORBEAUX

C'est l'heure où la nuit fait avec l'aube son troc. 
Dans un pays lugubre, en sa plus morne zone, 
Précipité, profond, massif comme le Rhône 
Un gave étroit, muet, huileux, mou dans son choc ; 
Sol gris, rocs, ronce, et là, parmi les maigres aunes, 
Les fouillis de chardons, les courts sapins en cônes. 
Des corbeaux affamés qui s'abattent par blocs ! 
Ils cherchent inquiets, noirs dans le blanc des rocs ; 
Tels des prêtres, par tas, vociférant des prônes,
Ils croassent, et puis, ils sautent lourds, floc, floc !
Soudain, leur apparaît, longue au moins de deux aunes, 
Une charogne monstre, avec l'odeur ad hoc !...
Ils s'y ruent ! griffes, becs taillent, frappent d'estoc. 
Acharnés jusqu'au soir, depuis le chant du coq, 
Ils dévorent goulus la viande verte et jaune 
Dont un si bon hasard leur a fait large aumône. 
Puis, laissant la carcasse aussi nette qu'un soc, 
Se perchant comme il peut, tout de bric et de broc, 
Dans un ravissement que son silence prône,
Au-dessus du torrent, le noir troupeau mastoc, 
Immobile, cuvant sa pourriture, trône. 
Sous la lune magique aux deux cornes de faune.


LA GRANDE CASCADE

A cette heure, elle n'est sensible, 
La grande cascade du roc, 
Qui par son tonnerre d'un bloc, 
La nuit la rend toute invisible.

Et, pourtant, sa rumeur compacte 
Décèle son bavement fou, 
Sa chute à pic, en casse-cou, 
Son ruement lourd de cataracte.

Un instant, l'astre frais et pur 
Écarte son nuage obscur, 
Comme un œil lève sa paupière ;

Et l'on croit voir, subitement, 
Crouler des murs de diamant 
Dans un abîme de lumière.



À L'ASSEMBLÉE

Parmi châtaigniers et genêts 
Où s'émouchaient, sans pouvoir paître, 
Des montures sous le harnais, 
Ronflait l'humble fête champêtre.

Les crincrins et les cornemuses, 
La ripaille, un soleil de feu, 
Allumaient tout un monde bleu 
A faces longues et camuses.

Et, tandis que ce flot humain 
- L'enfance comme la vieillesse -
Battait les airs de sa liesse... 
En grand deuil - au bord du chemin,

Les yeux fermés, - morte aux vacarmes, 
Une femme étranglait ses larmes 
A genoux, devant une croix.

Rien n'aura l'horreur et l'effroi 
De ces pleurs gouttant, sans rien dire, 
Dans cet énorme éclat de rire.


FIN D'HIVER

Par ce temps si bénin, après tant de froidure, 
Dans les grands terrains gris, sur les coteaux chenus, 
On a l'impression parmi ces arbres nus 
D'un très beau jour d'été sans fleurs et sans verdure.

Les pieds ne glissent plus sur la terre moins dure 
Où les feux du soleil, presque tous revenus, 
Allument cailloux, rocs, sable et gazons menus. 
Dans l'atmosphère souffle un vent tiède qui dure.

Et çà et là - près d'un marais, 
D'un taillis, d'un pacage, auprès 
D'un ruisseau bordé de vieux aunes,

Le printemps s'annonce à vos yeux
Avec le vol silencieux 
De beaux petits papillons jaunes.


LE CRI DU CŒUR

Rondement, Mathurin 
Mène dans sa carriole 
La Dame qui s'affole 
De filer d'un tel train.

Elle crie au trépas ! 
Le vieux dit : «  Not' maîtresse, 
N'soyez point en détresse 
Puisque moi j'y suis pas.

Si y'avait du danger 
Vous m'verriez m'affliger 
Tout comm' vous, encor pire !

Pac'que, j'm'en vas vous dire :
J'tiens à vos jours, mais j'tiens 
P'tèt' encor plus aux miens. »



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