lundi 12 octobre 2015

LES DIX MEILLEURS FILMS DE CLAUDE CHABROL.


Claude Chabrol est décédé le 12 septembre 2010 à l'âge de 80 ans. On se doutait bien qu’avec le temps son absence allait se faire cruellement sentir au sein du cinéma français, et cinq ans après l'on constate que cette crainte n'était pas infondée. Durant toutes ses années d’activité Chabrol nous a accompagnés via des créations pertinentes et jouissives, bien que parfois encombrées d’un militantisme gauchisant (de bon aloi) un peu trop voyant. Malgré tout, quelles soient chefs-d’œuvre (parfois), fascinantes (souvent) ou nanars (rarement), elles auront tapissé les murs de son univers intérieur et du nôtre, un univers bien à lui qui retranscrivait pourtant si bien une certaine réalité de la société française de ces cinquante dernières années, notamment l’univers étriqué de la bourgeoisie de province (en général) et les faiblesses, les lâchetés, et les hypocrisies du genre humain (en particulier). Tout cela raconté avec sa bonhomie et son espièglerie à nulles autres pareilles. Venant de la très médiatique et surfaite nouvelle vagueChabrol éprouva le besoin de se démarquer rapidement de ses compagnons de « révolution » des Cahiers du cinéma tels RivetteGodard ou Truffaut. Et à l’instar de ce dernier il n’eut pas peur d’abandonner sans ambages la radicalité narratrice d’un Godard afin de renouer avec une lisibilité classique qui lui permis d’être le plus populaire de la nouvelle vague auprès du grand public sans vendre son âme au Diable. Il révéla ou conforta toute une génération d’acteurs et d’actrices qui marquèrent le cinéma français, de Jean-Claude Brialy à Stéphane Audran (sa seconde femme) en passant par Jean YanneMichel BouquetIsabelle HupertJean PoiretMichel Serrault ou encore Christophe MalavoySon inspiration, lorgnant souvent vers les romans français ou la littérature étrangère, a donné une filmographie copieuse : prés de soixante long-métrages, agrémentés à partir de l’année 1979 par la musique de chambre de son fils Matthieu Chabrol à l’inspiration très fauréenne qui offrira un climat bien particulier et très reconnaissable aux films de son père (dont certains parfois tristement alimentaires lorsqu’il fallait renflouer les dettes de sa société de production). L’héritage cinématographique qu’il nous laisse est impressionnant. Comme dans la vie il faut bien faire des choix, j’ai voulu déterminer quelles étaient à mes yeux ses dix meilleures créations entre toutes. Je vous en propose ici la liste, accompagnée de photos, d'extraits de films, et d'un entretien avec Claude Chabrol réalisé en 1987 pour l'excellente émission Cinéma Cinémas que tous les cinéphiles regrettent amèrement.


1.  LANDRU (1963)
Très jubilatoire, sur un sujet pourtant tragique : l'histoire du premier grand serial killer français né au 19ème siècle, surnommé le Barbe-Bleue de Gambais. Charles Denner y joue le rôle-titre et y est très ressemblant. En face de lui, Michelle Morgan et Danielle Darrieux, entre autres, sur des dialogues de Françoise Sagan. La période de la Belle-Époque renaît sous nos yeux, et les costumes magnifiques nous rappellent ce que fut l’élégance en ces temps charmants : costumes trois pièces des dandys agrémentés de gants de chevreau et de canne à pommeau sculpté, et magnifiques robes des femmes corsetées aux dessous faits de dentelles, rubans, tournures ou crinolines amènent quelques couleurs à cette histoire d’une grande noirceur. C’est à partir de ce film que la truculence légendaire de Chabrol devint à mon sens l’élément moteur principal de son inspiration cinématographique, observée dans la quasi-totalité de ses futures créations. L'intrigue : le bourgeois Henri-Désiré Landru (Charles Denner) séduit des femmes seules et fortunées, les tue, puis fait disparaître leur corps dans sa cuisinière après leur avoir subtilisé leur argent. Cela afin d’assurer la subsistance de sa petite famille. Est-ce bien raisonnable, c'est l'une des questions qu'on peut légitimement se poser.


REPORTAGE SUR LE TOURNAGE DU FILM LANDRU (1963)


2.  LA FEMME INFIDÈLE (1969)
Une tragique confrontation, inoubliable, entre trois acteurs d’exception : Michel BouquetMaurice Ronet et Stéphane Audran, la ravissante muse et femme de Claude Chabrol de 1964 à 1980. Bouquet marquera les esprits pour longtemps avec ce rôle de notable froid, finalement sans foi ni loi, à tel point qu’il sera par la suite très sollicité par les producteurs de cinéma pour refaire à l’envi ce même type de rôles glaçants. En visionnant ce long métrage le spectateur imprudent qui croyait avoir à faire à un spectacle somme toute banal se rend compte mais trop tard qu’il est tombé dans une sorte de toile d’araignée géante qui l’enserre petit à petit et l’étouffe, à l’instar des protagonistes du film, jusqu’au final implacable. Rappelons l’intrigue : Charles Desvallée (Michel Bouquet) est un taiseux bourgeois époux d'une femme plus jeune que lui, la troublante Hélène (Stéphane Audran). Lorsqu'il apprend qu'elle le trompe avec le jeune Victor Pegala (Maurice Ronet), il décide un plan machiavélique : faire disparaître l'amant gênant.


BANDE ANNONCE DU FILM LA FEMME INFIDÈLE (1969)



3.  LE BOUCHER (1970)
Un choc lors de sa sortie. Fascinant, rigoureusement cruel, presque métaphysique, bien que d’une simplicité confondante dans sa construction et son filmage. Stéphane Audran, très touchante face à un Jean Yanne confondant de naturel qui tient ici le rôle qui le popularisa, incarne à nouveau une Hélène sensuelle mais glaçante, identique à celle de La femme infidèle évoqué plus haut, sans doute une volonté de Chabrol qui adorait faire ce genre de clin d’œil. Ce film incontournable, et matriciel pour l’œuvre future de Chabrol, bien qu’ayant par moments des allures du cinéma de Maurice Pialat, laisse à toute personne l’ayant vu une persistante impression de malaise. L'intrigue : un petit village paisible du Périgord est tout d’un coup plongé dans l’angoisse lorsque des femmes sont retrouvées égorgées par un mystérieux assassin. La directrice d’école Mademoiselle Hélène (Stéphane Audran) soupçonne le boucher (Jean Yanne), ancien de la guerre d’Indochine, pour lequel elle ressent pourtant une étrange attirance.


REPORTAGE LORS DE LA SORTIE DU FILM LE BOUCHER (1970)


4.  LES NOCES ROUGES (1973)
Ce film a un grand cousinage avec le long métrage tourné cinq ans plus tôt et mettant déjà en scène Stéphane Audran maîtresse de Maurice Ronet (encore ce fameux La femme infidèle déjà évoqué ci-dessus à deux reprises). Ici c’est un Michel Piccoli tout en démesures qui s’y colle, pour un film d’une rare cruauté psychologique mais où souffle un vent d'absolu. Une histoire à la logique implacable, peut-être la plus sauvage de Claude Chabrol, pourtant inspirée des amants diaboliques de Bourganeuf, ce fait divers glauque qui se déroula en février 1970 dans une commune de la Creuse : les conséquences désastreuses d’une passion amoureuse hors normes qui consuma ses protagonistes jusqu’à leur faire passer les portes de l’enfer. Mais n’oublions pas : ORESTE : Déesse, décidez si je suis innocent ou coupable. Quel que soit votre arrêt, je m'y soumets. MINERVE : Cette cause est difficile, quel mortel oserait la juger ? (ESCHYLE, Les Euménides, acte IV., scène 1). Rappelons l’intrigue : il est ici question d'un double adultère et d'un double crime passionnel. Paul (Claude Piéplu) est un bourgeois marié à la belle Lucienne (Stéphane Audran). Celle-ci est la maitresse de Pierre (Michel Piccoli) qui est lui-même marié à Clotilde (Clotilde Joano) gravement souffrante. Pierre décide d'abréger les souffrances de Clotilde et de vivre pleinement sa relation avec Lucienne. Mais les choses vont se compliquer lorsque Paul va annoncer aux amants qu'il est au courant de leur coupable relation.


EXTRAIT (CYNIQUE) DU FILM LES NOCES ROUGES (1973)

5.  ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE (1977)
Fantasmagorique, surnaturaliste et cauchemardesque. Inspiré de l’univers romanesque de Lewis Carroll, et surtout du film culte underground Carnival of souls réalisé par Herk Harvey en 1962. Sylvia Kristel, l’interprète sulfureuse du classique Emmanuelle, est ici plus belle que jamais et trouve le rôle le plus intéressant de sa carrière tout en y apportant par sa seule présence une profonde sensualité. De grands acteurs lui donnent la réplique : Charles Vanel, André Dussollier, François Perrot, Fernand Ledoux, Jean Carmet… Une expérience cinématographique fascinante dans laquelle figure un hommage au cinéaste belge André Delvaux que tous les plus pointus des cinéphiles auront reconnu : la fameuse scène de l'auberge évoquant celle du film Un soir, un train sorti en 1968 avec Yves Montand et Anouk Aimée (voir la vidéo ici). Rappelons l’intrigue : sous une pluie torrentielle au cœur de la nuit, Alice (Sylvia Kristel), jeune femme séduisante d’une vingtaine d’années, a un accident de voiture sur une route perdue de campagne. Elle s’en sort miraculeusement indemne et trouve un abri dans une maison isolée dont le propriétaire accueillant (Charles Vanel) semble la connaitre. Le lendemain elle cherche à partir mais ce départ semble impossible, chaque tentative la ramenant à l’étrange maison.


EXTRAIT (DÉROUTANT) DU FILM ALICE OU LA DERNIÈRE FUGUE (1977)


6.  LES FANTÔMES DU CHAPELIER (1982)
Véritable objet de fétichisme que ce petit bijou d’humour noir, et probablement la meilleure adaptation de Simenon au cinéma qui offre au truculent Michel Serrault sa plus jouissive composition. Charles Aznavour dans son rôle de petit tailleur pathétique lui tenant la dragée haute, on ne se lasse pas de revoir ces deux brillants acteurs, ici à leur firmament, jouer ainsi au chat et à la souris (mais qui est la souris, qui est le chat ?) dans le contexte de la pittoresque petite ville portuaire de Concarneau. Film croustillant malgré la désespérance et la noirceur dans lesquelles il baigne, particulièrement réussi par un Claude Chabrol qui n’a peut-être jamais autant léché ses plans et soigné sa réalisation. L’intrigue : dans une petite ville portuaire de province où tous les notables se connaissent, des femmes sont assassinées par un mystérieux tueur en série. Les habitants sont terrifiés. Parmi ceux-ci Monsieur Kachoudas (Charles Aznavour), petit tailleur juif arménien qui s’intéresse de près aux sorties nocturnes de son étrange voisin, le chapelier taciturne Léon Labbé (Michel Serrault), dont la femme malade (Monique Chaumette) vit désespérément cloîtrée dans sa chambre.


EXTRAIT (JOUISSIF) DU FILM LES FANTÔMES DU CHAPELIER (1982)


7.  POULET AU VINAIGRE (1985)
Le premier opus du diptyque consacré au truculent inspecteur Jean Lavardin aux méthodes bien peu orthodoxes. Savoureux et hilarant, avec un Jean Poiret exceptionnel dans son meilleur rôle, tout en acidité célinienne et en drôlerie politiquement incorrecte, qui se plait à scruter et mettre à jour les mœurs non avouables des petits notables de province. Le cinéaste, dont on subodore avec quelle coupable jouissance il a réalisé ce film (jusque dans la bande annonce où il donne de sa personne, voir plus bas), s’est associé pour l’occasion avec l’écrivain Dominique Roulet afin d’adapter son propre roman Une mort en trop. Ce fut aussi les retrouvailles heureuses avec deux de ses acteurs fétiches, à savoir son ancienne femme Stéphane Audran dans un rôle difficile de paraplégique aigrie, et le grand Michel Bouquet. Rappelons l'intrigue : Louis Cuno (Lucas Belvaux), facteur d’une petite ville de province et sa mère atrabilaire (Stéphane Audran) sont harcelés par trois notables qui veulent les pousser à vendre leur maison. Dans le même temps l’iconoclaste inspecteur Lavardin (Jean Poiret) est dépêché dans la ville pour enquêter sur un meurtre.


 BANDE ANNONCE (SUCCULENTE) DU FILM POULET AU VINAIGRE (1985)


8.  INSPECTEUR LAVARDIN (1986)
Grisé par sa collaboration avec l’écrivain Dominique Roulet, Claude Chabrol remet le couvert à ses cotés pour cette suite de Poulet au vinaigre qui reprend le personnage haut en couleur de l’inspecteur Jean Lavardin. Si on ne change pas une équipe qui gagne (le premier opus fut un vrai succès critique et commercial) on ne change pas non plus les thèmes récurrents du cinéaste tels que l’étude de bourgeois corrompus issus de la classe dominante pompidolienne. Cette suite est encore meilleure que le premier volet, avec un Jean Poiret toujours amateur d’œufs sur le plat au paprika, et qui se surpasse dans un certain sadisme pour notre plus grand plaisir. Idem pour la troupe de comédiennes et comédiens qui, de Bernadette Lafont à Jean-Luc Bideau en passant par Jean-Claude Brialy, redoublent de cabotinage pour servir au mieux ce petit bijou cinématographique. Rappelons l'intrigue : c’est le temps d’une nouvelle enquête pour l’inspecteur Lavardin (Jean Poiret) qui se rend dans une petite ville de notables afin d’enquêter sur la mort étrange de Raoul Mons, bourgeois catholique récemment sollicité par des associations intégristes afin d’interdire un spectacle jugé subversif. Le tenancier d’une boite de nuit Max Charnet (Jean-Luc Bideau) est bientôt suspecté.


BANDE ANNONCE (PARADOXALE) DU FILM INSPECTEUR LAVARDIN (1986)

9.  L'ENFER (1994)
Film radical sur la jalousie, envisagée ici comme une dangereuse pathologie. Claude Chabrol construisit son film sur les bases du scénario d'Henri-Georges Clouzot, celui-ci ayant abandonné ce projet suite à un infarctus, après en avoir pourtant tourné les premières séquences en 1964, avec comme vedettes Romy Schneider et Serge Reggiani. Ruxandra Medrea et Serge Bromberg sortirent en 2009 un documentaire réalisé à partir des rushes sauvegardées de Clouzot, qui s’avèrent assez fascinantes. François Cluzet reprend le rôle de Serge Reggiani dans la version de Chabrol, et se donne à fond dans une interprétation difficile et complexe. Son personnage évolue dans une réalité qui nous semble totalement banale et familière, mais bientôt pervertie par un climat délétère fait d’angoisse et de non-dits qui confinerait presque au fantastique à mesure que l’homme jaloux perd pied, presque annihilé par une souffrance sourde dont l’origine reste incertaine. Emmanuelle Béart, dans le rôle d’une pimbêche sexy, lui donne la réplique d’une manière particulièrement troublante. Un petit chef-d’œuvre très déstabilisant. Rappelons l’intrigue : Paul (François Cluzet) est marié à la charmante Nelly (Emmanuelle Béart). Ils ont tout pour être heureux. Malgré cela, Paul se sent de plus en plus gagné par un étrange mal : une jalousie irraisonnée qui l’ensorcèle progressivement et lui fait perdre tout discernement.


BANDE ANNONCE DU FILM L'ENFER (1994)


10.  LA CÉRÉMONIE (1995)
Apocalyptique. Implacable. Chabrol, avec l'aide de deux actrices inspirées (Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire), revisite brutalement la lutte des classes. C’est le retour du cinéma social cher au cinéaste souvent engagé, mais sa critique habituelle de la classe dirigeante, symbolisée ici par la famille mélomane accueillant sans arrière-pensées l’exclue qui causera leur perte, se teinte malgré tout d’un réalisme subtil qui tranche avec le manichéisme des films dénonciateurs précédents (du très moyen Que la bête meure aux Noces rouges en passant par La femme infidèle). Ici la peinture de mœurs est plus nuancée, les bourgeois pas forcement odieux, et les filles du peuple moins saines et innocentes qu’on pourrait l’imaginer. Indéniablement le dernier grand film de Chabrol. Rappelons l'intrigue : Sophie (Sandrine Bonnaire) est engagée comme bonne dans la demeure de bourgeois de Saint-Malo, la famille Lelievre. Mais elle a un secret : elle est analphabète et fait tout pour le cacher. Dévouée et silencieuse elle se prend bientôt d’amitié pour Jeanne (Isabelle Huppert) postière du village qui semble avoir des ressentiments envers la famille Lelievre.


EXTRAIT (CRUEL) DU FILM LA CÉRÉMONIE (1995)



BONUS
ENTRETIEN AVEC CLAUDE CHABROL EN 1987 POUR CINÉMA CINÉMAS



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