vendredi 14 août 2015

De la musique concrète électroacoustique chère à Pierre Schaeffer aux compositions ascétiques que n’auraient pas reniées Messiaen et Debussy, en passant par des pièces pour orchestre ou soliste plus en accord avec la sensibilité extrême-orientale, l’œuvre du chef de file de la musique classique japonaise Toru Takemitsu conserve malgré les années toute son étrangeté et son intacte capacité à nous émerveiller.


Le parcours de ce japonais esthète (pléonasme ?) reste surprenant en ce sens qu’il débuta son apprentissage musical à l’écoute de la musique occidentale qui le fascinait tout en méconnaissant et négligeant globalement la culture ancestrale de son pays, avant d’y accéder et d’y succomber bien des années plus tard notamment par l’entremise du compositeur John Cage. Cette absence d’intérêt initiale pour l’héritage culturel nippon (malgré une initiation au koto par sa tante dans ses plus jeunes années, voir mes articles sur cet instrument ici, et ) peut s’expliquer notamment par le traumatisme que le jeune Takemitsu connut face aux années de guerre qu’il associa à tort ou à raison aux agissements d’un Japon impérial conquérant. 

L’APPRENTISSAGE  En effet, né en 1930 à Tokyo, le futur grand compositeur passa ses premières années en Chine sous la tutelle de son père dans une région de Mandchourie alors sous emprise de l’armée impériale japonaise. Il fut mobilisé en 1944 pour contribuer à l’effort de guerre, en vain quand on sait hélas que le monde impérialiste américain conclura définitivement les hostilités de la plus abjecte manière qui soit, le 6 août 1945 à Hiroshima, puis trois jours plus tard à Nagasaki. Par la force de l’occupation yankee qui s’en suivit, la « culture » américaine gagna le Japon pour le pire, inondant ce pays à la subtile gastronomie de leur bouffe dégueulasse (MacDo, Hamburger, Coca-Cola, etc.), de leur décadence morale, et de leurs musiques de nègres (comme on disait à une époque où la liberté d’expression était encore une manière de réalité). D’autres influences occidentales, notamment françaises, façonnèrent heureusement l’artiste en devenir qu’était Takemitsu (fasciné par l’œuvre de Messian qu’il découvrit à la radio, il fut aussi durablement ému par la chanson populaire française, notamment celle de Jean Lenoir avec Parlez-moi d’amour interprétée par Lucienne Boyer). 

Bientôt le compositeur Yasuji Kiyose décida de le prendre pour élève en 1948 pour quelque temps, avant que le jeune musicien ne choisisse de se consacrer à la création d’une musique dégagée des conventions en vigueur dans le monde artistique de ces années cinquante pourtant propices à l’émergence de moments artistiques novateurs comme l’Europe sut en proposer (on pense aux mardis de Mallarmé, ou encore au foisonnement - délétère à mes yeux - des surréalistes), décision qui l’inscrivit de fait dans la mouvance d’une musique contemporaine en pleine éclosion. L’écrivain Shuzo Takiguchi lui ouvrit en 1951 et pour plusieurs années les portes de son atelier expérimental déjà fréquenté par des peintres, poètes, dramaturges et musiciens avides de découvrir les mondes cachés de l’abstraction ou le dérèglement des sens. Ces années formatrices furent ponctuées d’œuvres marquantes comme Distance de Fée, pour violon et piano en 1951 (ou l’on peut distinguer l’influence de Messian et de Debussy, voir la vidéo ci-dessous), Pause ininterrompue, pour piano en 1952, Concerto de Chambre, pour 13 instrumentistes en 1955 ou encore Requiem for strings, pour orchestre à cordes en 1957 dont la pureté fut saluée par un Stravinski admirateur. 

Toru Takemitsu - Distance de Fée, pour violon et piano (1951) 

UN DES PIONNIERS DE L’ÉLECTROACOUSTIQUE  Takemitsu se passionna aussi pour les débuts en 1948 de la musique concrète et électroacoustique de Pierre Schaeffer (mais aussi celle de Pierre Henry) et publia l’étrange Static relief pour bande magnétique en 1956 ou encore Water music, pour bande magnétique en 1960 (à écouter ci-dessous). Inutile de préciser que ces œuvres sont plutôt expérimentales, et que si elles séduiront toutes personnes ouvertes d’esprit et sans frontières musicales, elles auront en revanche peu de chances de séduire ce qu'on a coutume d'appeler le grand public, raison pour laquelle les maisons de disques ne se pressent pas pour éditer ces œuvres sur vinyle ou CD. Il s’avère en effet que, malgré des recherches poussées sur le Net, je n’ai hélas pu trouver de disques de Takemitsu disponibles en 2015 concernant ses créations électroniques et de musiques concrètes. RCA VICTROLA publia en 1969 aux USA un vinyle enregistré au Japon consacré notamment à deux œuvres mythiques dans ce domaine, le Water music, pour bande magnétique cité plus haut et l’audacieux Vocalism Ai - Love (72 heures de montage de bandes pour un résultat final de 4mn09, très japonais mais aussi très contemporain, voir la vidéo ci-dessous. En écoutant la bande on a l’impression d’assister au résultat d’une expérience scientifique menée par un médium qu’on aurait chargé d’enregistrer, dans une pièce hantée, les sons mystérieux émis par d'obscurs revenants. Ne rigolons pas trop vite de ce scénario digne d'un banal film fantastique tant il est important de se rappeler que le concept de fantômes, loin du folklore propre à nos contrées occidentales, est pris très au sérieux au Japon et plus généralement dans les pays d’Asie-orientale. Il suffit de voir les nombreux films d’horreur japonais qui tournent autour de ce sujet, le summum ayant été atteint avec Ring, la trilogie magistrale du génial cinéaste Hideo Nakata dont ce Vocalism Ai - Love pourrait sans problème constituer la bande-son).

Toru Takemitsu - Static relief pour bande magnétique (1956)

Toru Takemitsu - Water music pour bande magnétique (1960)

Toru Takemitsu - Vocalism Ai - Love pour bande magnétique (1956)

LA RECONNAISSANCE ET LE RETOUR AUX RACINES  Avec les années, le travail de Takemitsu porta finalement ses fruits et le musicien fut reconnu pour son talent dans le monde occidental où il fut souvent primé pour sa contribution à la démocratisation de la musique contemporaine, devenant ainsi un formidable ambassadeur de son Japon natal pour lequel il décida de s’investir de plus en plus, travaillant pour la radio, la télévision et le cinéma tout en devenant le directeur du prestigieux Space Theater lors de l’exposition universelle d’Osaka. Pour le 7ème art, il écrivit plus de 80 musiques de films dont certains des maîtres Shohei Imamura ou Akira Kurosawa - pour ce dernier, on n'oubliera jamais la musique accompagnant le chef-d’œuvre RAN, en particulier celle toute debussienne qui, contemplative, illustre par un saisissant contraste la scène infernale et chaotique de l’attaque par les seigneurs Taro et Jiro du château où est réfugié leur infortuné père le daimyo (noble gouverneur féodal nippon) Hidetora Ichimonji - (voir un court extrait de cette longue scène dans la vidéo ci-dessous). 

Takemitsu - Extrait de la musique du film Ran de Kurosawa (1985)

Jusque-là éloigné de ses racines en matière de composition, c’est sa découverte de la tradition scénique Bunraku, et dans une moindre mesure sa rencontre avec John Cage, qui le décidera à renouer avec la culture nippone pour découvrir dans les années soixante l’essence profonde de la musique ancestrale de son pays (« A cette époque, j’étais fou des compositeurs de « l'école de Vienne », puis j’ai entendu par hasard la musique du théâtre de marionnettes Bunraku. Ce fut comme un choc, cette musique m’apparaissant comme très belle et puissante. Je me rendais soudain compte que j’étais avant tout japonais et que je devais étudier ma propre tradition. Donc, j’ai commencé à apprendre à jouer de la Biwa. Je l'ai étudié avec un grand maître pendant deux ans et je suis devenu très soucieux de notre culture. Mais je tente encore de la combiner avec la musique occidentale dans mes compositions ») [1]. Il incorporera à ses musiques des thèmes japonisants souvent liés à la nature (et donc en parfaite adéquation avec l’âme japonaise), et des instruments du folklore nippon aux formations orchestrales occidentales, allant jusqu’à composer en 1973 pour un orchestre gagaku (instruments ancestraux pour musique de cour du Japon) le fascinant In an autumn garden.

Toru Takemitsu - In an Autumn garden (1973)

Les amoureux de la musique de Debussy dont je suis ne peuvent que se sentir à l’aise avec celle de Takemitsu, ces deux univers éthérés et troublants ayant beaucoup de points communs. L’essence de ses compositions savantes m’apparaît comme une recherche de l’osmose entre le silence observé dans la nature et l’expression organique des instruments comme autant de signes telluriques, mais aussi la célébration de l’eau dans toutes ses manifestations physiques, omniprésentes au Japon (sources vivifiantes, lacs millénaires issus de la dernière période de glaciation, pluies diluviennes - Tsuyu, pluie des pruniers - et mer du pacifique qui enserre amoureusement - mais inexorablement - l’archipel).
  

CHOIX DISCOGRAPHIQUE Il est difficile de se constituer la discographie complète de Takemitsu si on habite pas au Japon, la logique de rentabilité des maisons de disques n’épargnant pas son œuvre - quand on voit que cette logique s’applique même pour les compositeurs les plus connus du public ici-bas (Mozart, Bach, Beethoven and Co) on n’en sera pas surpris. Impossible par exemple de se procurer les œuvres de musique concrète comme je le rappelais plus haut, sauf en passant par des sites aux enchères où vous aurez alors la chance de trouver d’occasion des vinyles incontournables (c’est le cas sur cette page, avis aux amateurs). Comme pour les disques consacrés à Mozart ou à Beethoven, et pour tous les compositeurs massivement connus, on assiste à un nombre considérable de doublons, les éditeurs tenant à vendre au maximum en proposant à l’envi les mêmes incontournables compositions. Le tri s’avère donc nécessaire. Je conseillerai d’acquérir le bel album Spirit garden, Orchestral Works of Takemitsu disponible en 2CD (label BRILLIANT CLASSIC) qui donnera au néophyte un bon aperçu de l’importance et du talent de Takemitsu dans le domaine de l’œuvre orchestrale. Le premier CD d’une durée de 56mn52 comprend les compositions Requiem for strings, November steps (voir les deux vidéos plus bas), Far calls, Coming, far !, Visions for orchestra. Le second d’une durée de 59mn33 propose Gémeaux, Dream/Window et Spirit garden. Près de deux heures de bonheur musical globalement zen.

Toru Takemitsu - Requiem for strings (1957)

Toru Takemitsu - November steps (1967)

Rain Tree, the complete solo piano music of Toru Takemitsu par Norigo Ogawa propose comme son nom l’indique l’intégrale des compositions pour piano seul (label BIS). Elle est préférable à celle de l’anglais Paul Crossley (label CRD) car même si celui-ci a une filiation avec Olivier Messian et Toru Takemitsu qu’il a d’ailleurs côtoyé, il n’a pas la sensibilité japonaise qui me semble indispensable pour bien interpréter cette musique. La nippone Norigo Ogawa l’a assurément, et j’ai par ailleurs un faible pour cette excellente pianiste dont la discographie est un hommage permanent à la musicalité, qu’elle soit extrême-orientale ou occidentale (voir mon article détaillé sur cette artiste japonaise par ici). De cette même interprète il faut avoir sa version du concerto pour piano Riverrun (voir la vidéo en fin d'article) qu’on trouvera dans le disque collégial A string around automn (label BIS) couplé notamment au concerto pour flute (I hear the water dreaming) et à celui pour violon au titre éponyme (A string around automn). 

Pour la musique concrète, essentiellement Water music et Vocalism Ai - Love pour bande magnétique et voix, il faudra racler le fond de votre porte-monnaie et se reporter sur le vinyle cité plus haut (label RCA VICTROLA) via le site de ventes aux enchères dont j’ai fournis le lien. 

Concernant la musique de chambre on pourra s’attarder sur le joli disque du trio nippon Fujita piano trio (label ASV) qui revisite de belles compositions telles que l’aérienne Romance pour piano solo, l’intense Distance de Fée pour piano et violon, la sombre Hika pour piano et violon, l’enjouée Piano pieces for Children pour piano ou encore la mélancolique Litany-In memory of Michael Vyner pour piano.

[1] Interview Toru Takemitsu, Vienne, 4 novembre 1994



Toru Takemitsu -  Riverrun Concerto pour piano et orchestre (1984)


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