mercredi 20 août 2014

VICTOR SEGALEN, POÈTE (1878-1919) - Segment 2


VICTOR SEGALEN, POÈTE (1878-1919)



MOMENT

Ce que je sais d'aujourd'hui, en hâte je l'impose à ta surface, pierre 
plane, étendue visible et présente ;

Ce que je sens, - comme aux entrailles l'étreinte de la chute, - je l'étale 
sur ta peau, robe de soie fraîche et mouillée ;

Sans autre pli, que la moire de tes veines : sans recul, hors l'écart de 
mes yeux pour te bien lire ; sans profondeur, hormis l'incuse nécessaire
à tes creux.

Qu'ainsi, rejeté de moi, ceci, que je sais d'aujourd'hui, si franc, si 
fécond et si clair, me toise et m'épaule à jamais sans défaillance.

J'en perdrai la valeur enfouie et le secret, mais ô toi, tu radieras, mémoire 
solide, dur moment pétrifié, gardienne haute

De ceci... Quoi donc était-ce... Déjà délité, décomposé, déjà bu, cela 
fermente sourdement déjà dans mes limons insondables.


PERDRE LE MIDI QUOTIDIEN

Perdre le Midi quotidien ; traverser des cours, des arches, des
ponts ; tenter les chemins bifurqués ; m'essouffler aux marches,
aux rampes, aux escalades ;

Eviter la stèle précise ; contourner les murs usuels ; trébucher
ingénument parmi ces rochers factices ; sauter ce ravin ; m'attarder
en ce jardin ; revenir parfois en arrière,

Et par un lacis réversible égarer enfin le quadruple sens des
Points du Ciel.

*

Tout cela, - amis, parents, familiers et femmes, - tout cela, pour
tromper aussi vos chères poursuites ; pour oublier quel coin de 
l'horizon carré vous recèle,

Quel sentier vous ramène, quelle amitié vous guide, quelles bontés
menacent, quels transports vont éclater.

*

Mais, perçant la porte en forme de cercle parfait ; débouchant 
ailleurs : (au beau milieu du lac en forme de cercle parfait, cet
abri fermé, circulaire, au beau milieu du lac, et de tout,)

Tout confondre, de l'orient d'amour à l'occident héroïque, du midi
face au Prince au nord trop amical, - pour atteindre l'autre, le 
cinquième, centre et Milieu

Qui est moi.


RETOMBÉE

Je frappe les dalles. J'en éprouve la solidité. J'en écoute la sonorité. 
Je me sens ferme et satisfait.

J'embrasse les colonnes. Je mesure leur jet, la portée, le nombre et 
la plantation. je me sens clos et satisfait.

Me renversant, cou tendu, nuque douloureuse, je marche du regard
sur le parvis inverse et je sens mes épaules riches d'un lourd habit 
cérémonieux, aux plis carrés, à la forte charpente.

Coulant du faîte, paisible horizon terrestre, aux bords du toit mûri 
comme un manteau des moissons, - voici les Angles, acérés, griffus 
et cornus.

Ces quatre cornes, qui menacent-elles dans le ciel ? Que découvrent 
ces quatre doigts aux ongles longs ? Font-ils signe qu'il y a là-haut 
quelqu'un qui regarde ?

Ce sont les quatre coins de la Tente originale, noués aux quatre liens
qui les relèvent, et, livrant avenue, déploient l'ample hospitalité.

*

Liens invisibles que prolonge l'au-delà des nues, où vont-ils se lier 
eux-mêmes ? A quels piliers du Ciel, à quels poteaux du monde, à 
quelles hampes dix mille fois élevées ?

Cet espace, crevé par les pointes, pénétré des neuf firmaments, qui 
l'entoure et le contient ? Plus loin que les confins il y a l'Extrême, 
et puis le Grand-Vide, et puis quoi ?

*

Est-ce là l'inquiétude désignée par ces doigts courbés aux ongles
longs ? - Mais voici, pas de répons, et pas de signes, et point de 
hauts mystères, et pas même de liens, même invisibles.

Puisque sous chacun des chevrons volants, accusant sa corne,
résolvant sa cambrure, j'aperçois le grossier piquet terrestre qui 
le soutient et qui l'explique.


ÉLOGE DE LA JEUNE FILLE

Magistrats ! dévouez aux épouses vos arcs triomphaux. Enjambez
les routes avec la louange des veuves obstinées. Usez du ciment,
du faux marbre et de la boue séchée pour dresser les mérites de
ces dames respectables, - c'est votre emploi.

Je garde le mien qui est d'offrir à une autre un léger tribut de
paroles, une arche de buée dans les yeux, un palais trouble 
dansant au son du cœur et de la mer.

*

Ceci est réservé à la seule Jeune Fille. A celle à qui tous les 
maris du monde sont promis, - mais qui n'en tient pas encore.

A celle dont les cheveux libres tombent en arrière, sans empois,
sans fidélité - et les sourcils ont l'odeur de la mousse.

A celle qui a des seins et n'allaite pas ; un cœur et n'aime pas ;
un ventre pour les fécondités, mais décemment demeure stérile.

A celle riche de tout ce qui viendra ; qui va tout choisir, tout 
recevoir, tout enfanter peut-être.

A celle qui, prête à donner ses lèvres à la tasse des épousailles,
tremble un peu, ne sait que dire, consent à boire, - et n'a pas encore bu.


EXTASE

Suis-je ici vraiment ? Suis-je parvenu si haut ? 
Paix grande et naïve et splendeur avant-dernière, 
Touchant au chaos où le Ciel qui plus n'espère 
Se referme et bat comme une ronde paupière.

Comme le noyé affleurant l'autre surface 
Mon front nouveau-né vogue sur les horizons. 
Je pénètre et vois. Je participe aux raisons. 
Je tiens l'empyrée, et j'ai le Ciel pour maisons.

Je jouis à plein bord. De tous mes esprits. J'irrite 
Mes sens élargis au-delà des sens, plus vite 
Que l'esprit, que l'air. Je me répands sans limites,
J'étends les deux bras : je touche aux deux bouts du Temps.


VENT DES ROYAUMES

Lève, voix antique, et profond Vent des Royaumes. 
Relent du passé ; odeur des moments défunts. 
Long écho sans mur et goût salé des embruns 
Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines maléfiques :
Tu n'es point comme eux poudré de sable et de brique, 
Tu ne descends pas des plateaux géographiques 
Ni des ailleurs, - des autrefois : du fond du temps.

Non point chargé d'eau, tu n'as pas désaltéré 
Des gens au désert : tu vas sans but, ignoré 
Du pôle, ignorant le méridion doré 
Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pourtant. 
Une fois encor, descends avec la sagesse 
Ancienne, et malgré mon dégoût et ma mollesse 
Viens ressusciter tout de ta grande caresse.


STÈLE DES PLEURS

Si tu es homme, ne lis pas plus loin : la douleur que je porte 
est si vaste et grave que ton cœur en étoufferait.

Si tu es Chenn, détourne-toi plus vite encore : l'horreur que je
signale te rendrait lourd comme ma pierre.

Si tu es femme, hardiment lis-moi pour éclater de rire, et oublie
à jamais de t'arrêter de rire,

Mais si tu sers comme eunuque au Palais, affronte-moi sans danger
ni rancune, et garde le secret que je dis.



AUX DIX MILLE ANNÉES

Ces barbares, écartant le bois, et la brique et la terre, bâtissent dans
le roc afin de bâtir éternel !

Ils vénèrent des tombeaux dont la gloire est d'exister encore ; des ponts 
renommés d'être vieux et des temples de pierre trop dure dont pas une 
assise ne joue.

Ils vantent que leur ciment durcit avec les soleils ; les lunes meurent 
en polissant leurs dalles ; rien ne disjoint la durée dont ils s'affublent 
ces ignorants, ces barbares !

Vous ! fils de Han, dont la sagesse atteint dix mille années et dix mille 
dix milliers d'années, gardez-vous de cette méprise.

Rien d'immobile n'échappe aux dents affamées des âges. La durée n'est 
point le sort du solide. L'immuable n'habite pas vos murs, mais en vous, 
hommes lents, hommes continuels.

Si le temps ne s'attaque à l'œuvre, c'est l'ouvrier qu'il mord. Qu'on le
rassasie : ces troncs pleins de sève, ces couleurs vivantes, ces ors que la 
pluie lave et que le soleil éteint.

Fondez sur le sable. Mouillez copieusement votre argile. Montez les bois 
pour le sacrifice ; bientôt le sable cédera, l'argile gonflera, le double
toit criblera le sol de ses écailles :

Toute l'offrande est agréée !

*

Or, si vous devez subir la pierre insolente et le bronze orgueilleux, 
que la pierre et que le bronze subissent les contours du bois périssable 
et simulent son effort caduc :

Point de révolte : honorons les âges dans leurs chutes successives et le 
temps dans sa voracité.


VISAGE DANS LES YEUX

Puisant je ne sais quoi ; au fond de ses yeux jetant le panier
tressé de mon désir, je n'ai pas obtenu le jappement de l'eau 
pure et profonde.

Main sur main, pesant la corde écailleuse, me déchirant les
paumes, je n'ai levé pas même une goutte de l'eau pure et 
profonde :

Ou que le panier fut lâchement tressé, ou la corde brève ; ou 
s'il n'y avait rien au fond.

*

Inabreuvé, toujours penché, j'ai vu, oh ! soudain, un visage : 
monstrueux comme chien de Fô au mufle rond aux yeux de boules.

Inabreuvé, je m'en suis allé ; sans colère ni rancune, mais 
anxieux de savoir d'où vient la fausse image et le mensonge :

De ses yeux ? - Des miens ?


MON AMANTE A LES VERTUS DE L'EAU

Mon amante a les vertus de l'eau : un sourire clair, des gestes
coulants, une voix pure et chantant goutte à goutte.

Et quand parfois, malgré moi - du feu passe dans mon regard, 
elle sait comment on l'attise en frémissant : eau jetée sur les 
charbons rouges.

*

Mon eau vive, la voici répandue, toute, sur la terre ! Elle glisse,
elle me fuit ; - et j'ai soif, et je cours après elle.

De mes mains je fais une coupe. De mes deux mains je l'étanche 
avec ivresse, je l'étreins, je la porte à mes lèvres :

Et j'avale une poignée de boue.



NOTE

Deuxième illustration : Jeune fille lisant - Peinture de Franz Eybl (1850)



Aucun commentaire: