dimanche 22 juin 2014

Valentina Igoshina et Claudio Arrau, deux exceptionnels passeurs de la musique de Frédéric Chopin (Nocturne opus 48 n°1 en do mineur).



On peut comparer les deux interprétations à l’infini, indéniablement il y a comme une connexion tangible, une harmonie intemporelle. Un cousinage divin au-delà des mondes et des gens. Claudio Arrau infatigable transmetteur du grand Frédéric. Et Valentina Igoshina qui lui emboîte le pas. Une fois encore, l’exceptionnelle pianiste russe nous montre avec ce nocturne inspiré qu’elle reste l’une des plus grandes interprètes actuelles de Chopin. Elle n’a pourtant pas spécialement étudié plus que d’autres grands musiciens. Certes, cette jeune pianiste de 35 ans a un beau palmarès. Elle commence à apprendre l’instrument dès l’âge de 4 ans sous le regard bienfaiteur de sa mère professeur de piano. Diplômée du conservatoire Tchaïkovski à Moscou où elle fut admise à 12 ans, elle remporte le 1er prix du concours international de piano Rubinstein en Pologne en 1993, le 1er prix du concours international de piano Serge Rachmaninov à Moscou en 1997. Finaliste du Concours International Reine Elisabeth à Bruxelles en 2003, elle gagne le 2ème prix du concours international de piano à Valence en Espagne en 2006. Infatigable pratiquante du clavier qu’elle vénère au plus haut point elle n'en joue toutefois pas plus de 9 heures par jour (sic !).

FRÉDÉRIC CHOPIN EN 1849
Mais là n’est pas l’essentiel. Le « plus » qui fait qu’elle se retrouve à mes yeux au-dessus de la mêlée des interprètes de Chopin (avec quelques autres comme Cortot, Pollini ou Argerich, pour d’autres raisons) est dû simplement… à l’amour sincère que Valentina porte au compositeur franco-polonais. Oui, l’amour, le mot est bien choisi. Il suffit de l’écouter en parler, notamment dans le programme DVD que le cinéaste anglais Tony Palmer lui a consacré, pour s’en convaincre. Avec une touchante pudeur, la sublime Valentina précise tout ce qu’elle doit à ce compositeur unique, à quel point il enrichit sa vie, à quel point elle ne peut se passer de sa musique qui lui apparaît comme une évidence, et le symbole même de la musicalité.

Sans avoir l’ombre de ses connaissances techniques, n’étant pas musicien mais simple mélomane, je ne peux que partager profondément son constat. Par ce lien affectif qui dure depuis mon enfance. Depuis le premier jour où j’entendis sur un 33 tours appartenant à ma mère les premières notes d’une interprétation de la Polonaise n°7 opus 61 par le pianiste Grant Johannesen (voir la photo du disque ci-dessous). Une marque indélébile s’est alors faite, fulgurante. Sur le cœur. Pas à l’encre, mais au fer rouge. J’avais 8 ans.

Oui, c’est bien ça, je crois, qui fait la différence pour un interprète, et pour celui qui reçoit, qui se fait récepteur : ne pas jouer un rôle (celui du concertiste élu, transcendé mais lénifiant, ou celui du musicologue pédant noyé dans ses connaissances savantes), mais juste s’étonner de se sentir viscéralement traversé par la musique qui se répand dans l’air, sans mots superflus, sans désirs de paraître. Seul en direction des limbes. Reconnaître, et se sentir reconnu. Deviner l’âme sœur au-delà de la technique artistique, au-delà des performances et des structures conventionnelles de l’Art, au-delà des considérations matérielles, au-delà du temps qui joue toujours contre nous, contre notre pauvre condition de mortels en chairs et os périssables. Se laisser définitivement embarquer. Les nocturnes sont des pièces à part dans la littérature pianistique, auxquelles Chopin a apporté une décisive noblesse. Elle m’apparaissent comme des entités fantasmagoriques, des murmures intimes au cœur d'un rêve, des haïkus incertains cherchant à sonder le mystère de la nuit.

« Cela m’est difficile de ne dire que deux phrases au sujet de sa musique. Parce que c’est mon compositeur. On a du mal à dire des choses au sujet de ses parents, d’amis proches ou de sa famille. Je ne peux donc pas parler avec aise de Chopin. Je vis simplement avec lui, dans mon âme, tout le temps. C’est tout. » (Valentina Igoshina plays Chopin, par Tony Palmer1999).

Nocturne opus 48 n°1 en do mineur (Valentina Igoshina plays Chopin, 1999)


LE DISQUE VINYLE DE MON ENFANCE ÉCOUTÉ JUSQU’À PLUS SOIF SUR MON PETIT ÉLECTROPHONE-VALISE

Valentina Igoshina ne se cantonne évidemment pas aux seules partitions de son compositeur préféré. Elle s’est plongée dans d’autres univers, concernant notamment la période du 20ème siècle, avec un très beau disque des concertos pour piano 1 et 2 de Dimitri Chostakovitch paru en mai 2012 aux éditions CPO, avec la contribution de l’orchestre Deutsche Kammerakademie Neuss. Ainsi qu’une version poétique et racée des Tableaux d’une exposition de Moussorgski chez Warner classics en 2006, composition datant certes de la fin du 19ème siècle mais ayant pris son envol et ses lettres de noblesse au début du 20ème, notamment grâce à son adaptation pour l’orchestre en 1922 par Maurice Ravel. Un projet très original ne doit pas être oublié, finalisé en 2011 chez Antes édition et consacré aux sonates pour flûte et piano de César FranckAntonin Dvorak et Sergei Prokofiev, avec le concours de la flûtiste nippone Junko Ukigaya

VALENTINA EN INTERVIEW (VALENTINA IGOSHINA PLAYS CHOPIN, 1999)
Les récitals et concerts donnés autour du monde, de Paris à Lyon, de Lisbonne à Milan, de Salzbourg à Zürich, de Tokyo à Moscou, ou du Luxembourg à Saint Louis USA lui permettent de rencontrer toujours le même accueil de mélomanes conquis par sa méthode pianistique et sa beauté. Dans les festivals aussi, La Roque d’Anthéron et Le Touquet en France, Belem à Lisbonne, Styriarte à Graz en Autriche et Bath au Royaume-Uni, Londres au Queen Elisabeth Hall pour le Harrods International Piano Series, c’est autant de lieux et d’instants uniques qui renforcent toujours plus sa vocation, celle qui prit forme un jour de son enfance lorsqu’au plus profond d’elle-même l’essence de la musique de Chopin l’a bouleversa. Une expérience intime et magique, telle que je l’ai moi-aussi connue, simple enfant quittant la pesanteur terrestre par l’entremise d’un électrophone jouant Les polonaises. Comme pour Valentina mais sans être musicien, cette puissante musique m’a donné l’opportunité de supporter ce monde chaotique et dérisoire dans lequel nous sommes tous sommés de trouver une raison de vivre et d’espérer.  

IGOSHINA ET LE CINÉASTE TONY PALMER AU SERVICE DE CHOPIN  La participation de Valentina Igoshina aux deux films biographiques du réalisateur Tony Palmer consacrés à Rachmaninov et Chopin à la fin des années 90 fut un coup de maître tant elle y apparaît merveilleusement filmée, en pleine possession de son exceptionnelle musicalité, et dans sa puissante beauté, intacte.  Elle interprète en 1998 dans The Harvest of Sorrow (La récolte de la douleur, DVD disponible chez Warner vision) des compositions de Rachmaninov (voir en fin de paragraphe l’extrait du concerto pour piano n°2 de Rachmaninov interprété par Valentina avec le Szolnok Symphony Orchestra conduit par le chef japonais Izaki Masahiro). Pour The Mystery of Chopin : The Strange Case of Delphina Potocka en 1999, disponible lui-aussi en DVD, ses prestations filmées spécialement pour l’occasion étaient de telle qualité picturale et sonore qu’elles donnèrent lieu à un troisième programme DVD parallèle, une compilation spécifiquement consacrée à sa personne (Valentina Igoshina plays Chopin). Ce récital solitaire sans public (entrecoupé des interviews précieuses dont je parlais plus haut et Valentina apparaît notamment dans une robe de l’ancien temps) a donc servi pour la bande originale du film de Palmer. On ne peut que louer ce genre de spectacle filmique, véritable ambassadeur de la musique savante auprès de tous les publics et notamment ceux qui n’auraient à priori jamais mis les pieds dans une salle de concert classique (et qui, par le vecteur de ce programme royal, auront peut-être la révélation musicale de leur vie). 

Valse brillante en mi bémol majeur Op 18 (Valentina Igoshina plays Chopin, 1999)


Polonaise en la bémol majeur Héroïque Op. 53 (Valentina Igoshina plays Chopin)


Valentina Igoshina - Rachmaninov, concerto pour piano n°2, 3-Allegro Scherzando



CLAUDIO ARRAU
ADMIRATEUR DE LISZT, BEETHOVEN, MOZART, ET PARFAIT REPRÉSENTANT DE CHOPIN  Claudio Arrau est l’un des grands pionniers du 20ème siècle en terme de piano romantique ayant malgré tout une approche moderne. Il commence sa carrière dès les années 30 en Allemagne, pays où ce pianiste chilien s’était exilé, bénéficiant d’une bourse d’étude afin d’étudier chez Martin Krauze, l’un des anciens élèves de Franz Liszt, qu’il considérera jusqu'à sa mort comme son véritable maître. Rivalisant avec les quelques pianistes réputés du moment qui n’étaient pas légion, il se distinguera autant dans l’œuvre pour clavier de Bach, que chez celle de Mozart, BeethovenLiszt ou encore Debussy. Son interprétation célèbre des nocturnes de Chopin chez l’éditeur de disques Philips restera la référence pendant longtemps, avant que quelques autres interprètes plus jeunes rivalisent de talent (voir plus haut) en apportant leur patte personnelle (je précise que j’ai conservé religieusement le prestigieux coffret Philips 2LP de l’intégrale des 21 nocturnes - réf. 6747 485 - datant de 1978, dont j’ai aussi la réédition en CD, voir la photo du disque ci-dessous). Arrau est resté célèbre pour son touché délicat très inspiré, et sa stricte fidélité aux partitions originales. Ce qui pour moi reste une qualité importante, le devoir d’un interprète résidant avant tout dans le respect scrupuleux des notes du compositeur qu’il se propose de servir (on fera exception pour le génie Alfred Cortot, parce que c’est Cortot...).

« Se mettre tout à fait dans le cœur du monde des compositeurs » rappelait t-il dans un français parfait lors d’une interview télévisée canadienne en mars 1964 (voir le document en fin d’article). Voilà un concept qui nous rappelle la déclaration de Valentina à propos de Chopin. Ainsi discernons-nous une convergence d’esprit chez ces deux interprètes que pourtant tout sépare (en premier lieu les années, mais aussi la culture - chilienne ici, russe là, - et même le sexe). Une même grandeur d’âme, une certaine attitude hautaine face au monde, et une spiritualité toute personnelle qui se passe des religions et qui doit tout à une philosophie intime où l’art du musicien vierge de compromis tient toute la place, l’énergie créatrice étant entièrement dévolue à la compréhension de l’œuvre qu’il faut servir et honorer. « Il faut que se produise une parfaite synthèse, une parfaite union entre le monde du compositeur et le monde de l’interprète ».    

Mort en 1991 à 88 ans après 60 ans de carrière, Arrau est resté l’un des quelques très grands pianistes dont l’œuvre enregistrée résiste aux outrages du temps. Il demeure présent à l’esprit d’innombrables gens, notamment ceux qui ont eu la chance de le voir en concert (le pianiste chilien étant de ceux qui se sont le plus produits sur scène durant leur carrière, souvent plus de cent concerts dans l’année).


Claudio Arrau/Chopin Nocturne opus 48 n°1 (comparer avec celui de Valentina)

Interview de Claudio Arrau à la télévision canadienne en 1964    

Claudio Arrau/Chopin Fantaisie-Impromptu opus 61

VALENTINA À PROPOS DE CHOPIN...


VOIR AUSSI MES PRÉCÉDENTES CHRONIQUES CONCERNANT VALENTINA IGOSHINA JOUANT CHOPIN







3 commentaires:

Aléxandros ho Mégas a dit…

Admirable chronique consacrée à Chopin.

Je ne connais pas du tout cette pianiste, je possède par contre l'intégrale interprétée par le grand Claudio Arrau en CD, ainsi que la version de Daniel Barenboïm, plus lente.

Je connais surtout les grands virtuoses célèbres comme Martha Argerich, Wilhelm Kempff, Georges Cziffra, Maurizio Pollini, etc...
Avec une grande admiration dans un autre registre pour la violoniste Lisa Batiashvili.

J'ai que 31 ans, j'ai toute la vie devant moi pour connaître davantage la culture en général.

Bonne soirée.

Christian Larcheron a dit…

Merci.

Dans votre liste, les meilleurs sont pour moi Maurizio Pollini et Martha Argerich. Wilhelm Kempff est immense mais il ne s’est hélas pas assez attardé sur l’œuvre de Chopin.

Les incontournables pour moi concernant Chopin :

Alfred Cortot
Samson François
Maurizio Pollini
Claudio Arrau
Martha Argerich
Valentina Igoshina
Nikita Magaloff

Aléxandros ho Mégas a dit…

Samson François est une référence effectivement concernant l'oeuvre de Chopin... Je possède les préludes, impromptus, études, concertos pour piano avec ce pianiste, distribués par EMI.

Je possède aussi les valses avec Cziffra, surtout connu pour avoir transcendé l'oeuvre de Liszt.

Difficile d'avoir son préféré devant tant de pointures !