dimanche 16 mars 2014

MAURICE ROLLINAT, POÈTE (1846-1903) - Segment 1


MAURICE ROLLINAT, POÈTE (1846-1903)


LA FORÊT MAGIQUE

La forêt songe, bleue et pâle, 
Dans un féerique demi-jour. 
Tout s'y voit spectral, d'aspect sourd, 
Par cette nuit d'ambre et d'opale.

Là, c'est un cerf blessé qui râle... 
Ici, d'autres, pâmés d'amour... 
La forêt songe, bleue et pâle, 
Dans un féerique demi-jour.

Ailleurs, une laie et son mâle 
Et leurs marcassins tout autour !... 
Et, tandis qu'un frais zéphyr court, 
Venant la reposer du hâle, 
La forêt songe, bleue et pâle.


LA PLAINE

Cette plaine sans un chemin 
Figure au fond de la vallée 
La solitude immaculée 
Vierge de tout passage humain.

Presque nue, elle a du mystère, 
Une étrangeté qui provient 
De ses teintes d'aspect ancien 
Et de son grand silence austère.

Une brise lourde, parfois, 
Y laissant sa longue traînée, 
Elle exhale l'odeur fanée 
Des vieux vergers et des vieux bois.

L'effilé, le cataleptique 
De ses arbrisseaux, les vapeurs 
De son marécage en torpeur 
Lui donnent comme un air mystique.

Dans le jour si pur qui trépasse, 
Entre ses horizons pieux, 
Elle est pour le cœur et les yeux 
Un sanctuaire de l'espace.

Sous ces rameaux dormants et grêles 
On rêve d'évocations, 
De saintes apparitions, 
De rencontres surnaturelles.

C'est pourquoi, deux légers oiseaux 
S'étant à l'improviste envolé des roseaux 
Et s'élevant tout droit vers la voûte éthérée,

A mesure que leur point noir 
Monte, se perd, s'efface... on s'imagine voir
Deux âmes regagnant leur demeure sacrée.


LE VENT D’ÉTÉ

             À Léon Tillot.

Le vent d'été baise et caresse 
La nature tout doucement :
On dirait un souffle d'amant 
Qui craint d'éveiller sa maîtresse.

Bohémien de la paresse, 
Lazzarone du frôlement, 
Le vent d'été baise et caresse 
La nature tout doucement.

Oh ! quelle extase enchanteresse 
De savourer l'isolement, 
Au fond d'un pré vert et dormant 
Qu'avec une si molle ivresse 
Le vent d'été baise et caresse !


LA PLUIE

Lorsque la pluie, ainsi qu'un immense écheveau 
Brouillant à l'infini ses longs fils d'eau glacée, 
Tombe d'un ciel funèbre et noir comme un caveau 
Sur Paris, la Babel hurlante et convulsée,

J'abandonne mon gîte, et sur les ponts de fer, 
Sur le macadam, sur les pavés, sur l'asphalte, 
Laissant mouiller mon crâne où crépite un enfer, 
Je marche à pas fiévreux sans jamais faire halte.

La pluie infiltre en moi des rêves obsédants 
Qui me font patauger lentement dans les boues, 
Et je m'en vais, rôdeur morne, la pipe aux dents, 
Sans cesse éclaboussé par des milliers de roues.

Cette pluie est pour moi le spleen de l'inconnu :
Voilà pourquoi j'ai soif de ces larmes fluettes 
Qui sur Paris, le monstre au sanglot continu, 
Tombent obliquement lugubres, et muettes.

L'éternel coudoîment des piétons effarés 
Ne me révolte plus, tant mes pensers fermentent :
À peine si j'entends les amis rencontrés 
Bourdonner d'un air vrai leurs paroles qui mentent.

Mes yeux sont si perdus, si morts et si glacés, 
Que dans le va-et-vient des ombres libertines, 
Je ne regarde pas sous les jupons troussés 
Le gai sautillement des fringantes bottines.

En ruminant tout haut des poèmes de fiel, 
J'affronte sans les voir la flaque et la gouttière ; 
Et mêlant ma tristesse à la douleur du ciel, 
Je marche dans Paris comme en un cimetière.

Et parmi la cohue impure des démons, 
Dans le grand labyrinthe, au hasard et sans guide, 
Je m'enfonce, et j'aspire alors à pleins poumons 
L'affreuse humidité de ce brouillard liquide.

Je suis tout à la pluie ! À son charme assassin, 
Les vers dans mon cerveau ruissellent comme une onde :
Car pour moi, le sondeur du triste et du malsain, 
C'est de la poésie atroce qui m'inonde.



FUYONS PARIS

O ma si fragile compagne, 
Puisque nous souffrons à Paris, 
Envolons-nous dans la campagne 
Au milieu des gazons fleuris.

Loin, bien loin des foules humaines,
Où grouillent tant de cœurs bourbeux, 
Allons passer quelques semaines 
Chez les peupliers et les bœufs.

Fuyons les viles courtisanes
Aux flancs de marbre, aux doigts crochus, 
Viens ! nous verrons des paysannes
Aux seins bombés sous les fichus.

Nos boulevards seront des plaines 
Où le seigle ondoie au zéphir, 
Et des clairières toutes pleines 
De fleurs de pourpre et de saphir.

En buvant le lait d'une ânesse
Que tu pourras traire en chemin 
Tu rafraîchiras ta jeunesse 
Et tu lui rendras son carmin.

Dans les halliers, sous la ramure,
Douce rôdeuse au pied mignon,
Tu t'en iras chercher la mûre,
La châtaigne et le champignon.

Les fruits qu'avidement tu guignes, 
Va ! laisse-les aux citadins !
Nous, nous irons manger des guignes 
Au fond des rustiques Édens.

Au village, on a des ampoules, 
Mais, aussi, l'on a du sommeil. 
Allons voir picorer les poules 
Sur les fumiers pleins de soleil.

Sous la lune, au bord des marnières,
Entre des buissons noirs et hauts, 
La carriole dans les ornières
À parfois de si doux cahots !

J'aime l'arbre et maudis les haches ! 
Et je ne veux mirer mes yeux 
Que dans la prunelle des vaches, 
Au fond des prés silencieux !

Si tu savais comme la muse 
M'emplit d'un souffle virginal, 
Lorsque j'entends la cornemuse 
Par un crépuscule automnal !

Paris, c'est l'enfer ! - sous les crânes, 
Tous les cerveaux sont desséchés !
Oh ! les meunières sur leurs ânes 
Cheminant au flanc des rochers !

Oh ! le vol des bergeronnettes,
Des linottes et des piverts !
Oh ! le, cri rauque des rainettes 
Vertes au creux des buissons verts !

Mon âme devient bucolique 
Dans les chardons et les genêts, 
Et la brande mélancolique 
Est un asile où je renais.

Sans fin, Seine cadavéreuse,
Charrie un peuple de noyés !
Nous, nous nagerons dans la Creuse, 
Entre des buis et des noyers !

Près d'un petit lac aux fleurs jaunes 
Hanté par le martin-pêcheur, 
Nous rêvasserons sous les aunes, 
Dans un mystère de fraîcheur.

Fuyons square et bois de Boulogne ! 
Là, tout est artificiel ! 
Mieux vaut une lande en Sologne, 
Grisâtre sous l'azur du ciel !

Si quelquefois le nécrophore
Fait songer au noir fossoyeur, 
Le pic au bec long qui perfore 
Est un ravissant criailleur.

Sommes-nous blasés sans ressource ?
Non, viens ! nous serons attendris
Par le murmure de la source 
Et la chanson de la perdrix.

Le pauvre agneau que l'homme égorge 
Est un poème de douceur ; 
Je suis l'ami du rouge-gorge 
Et la tourterelle est la sœur !

Quand on est las de l'imposture 
De la perverse humanité, 
C'est aux sources de la nature 
Qu'il faut boire la vérité.

L éternelle beauté, la seule,
Qui s'épanouit sur la mort,
C'est Elle ! la Vierge et l'Aïeule 
Toujours sans haine et sans remord !

Aux champs, nous calmerons nos fièvres, 
Et mes vers émus, que tu bois, 
Jailliront à flots de mes lèvres,
Dans la pénombre des grands bois.

Viens donc, ô chère créature !
Paris ne vaut pas un adieu ! 
Partons vite et, dans la nature, 
Grisons-nous d'herbe et de ciel bleu !


LA BAIGNEUSE

Le temps chauffe, ardent, radieux ; 
Le sol brûle comme une tôle 
Dans un four. Nul oiseau ne piaule, 
Tout l'air vibre silencieux...
Si bien que la bergère a confié son rôle
A son chien noir aussi bon qu'il est vieux.

Posant son tricot et sa gaule, 
Elle ôte, à mouvements frileux, 
Robe, chemise, et longs bas bleus :
Sa nudité sort de sa geôle.
Tout d'abord, devant l'onde aux chatoiements vitreux 
Elle garde un maintien peureux, 
Mais enfin, la chaleur l'enjôle, 
Elle fait un pas et puis deux...
Mais si l'endroit est hasardeux ? 
Si l'eau verte que son pied frôle 
Allait soudainement lui dépasser l'épaule ?
Mieux vaut se rhabiller ! mais avant, sous un saule, 
D'un air confus et curieux, 
Elle se regarde à pleins yeux 
Dans ce miroir mouvant et drôle.


LA CHAIR

La chair de femme sèche ou grasse
Est le fruit de la volupté
Tour à tour vert, mûr et gâté
Que le désir cueille ou ramasse.

Mystérieuse dans sa grâce,
Exquise dans son âcreté,
La chair de femme sèche ou grasse
Est le fruit de la volupté.

Pas un seul homme ne s'en lasse.
Chacun avec avidité
Y mordrait pour l'éternité.
Et pourtant, c'est un feu qui passe,
La chair de femme sèche ou grasse !


DE LA MÊME À LA MÊME

Le souvenir d'un rêve à chaque instant m'arrive
Comme un remords subtil à la fois âcre et cher,
Et pour me soulager il faut que je t'écrive
Le redoutable aveu qui fait frémir ma chair :

Sur les bords d'un lac pur où se baignaient des Anges,
Dans un paradis vert plein d'arbres qui chantaient
Des airs mystérieux sur des rythmes étranges,
Je regardais le ciel où mes soupirs montaient.

Les arômes des fleurs s'exhalant par bouffées,
Le mutisme du lac et les voix étouffées
Des sylphides nageant prés des séraphins nus,

Tout me criait : « L'amour à la fin t'a conquise ! »
Soudain, mon cœur sentit des frissons inconnus,
Et tout mon corps s'emplit d'une douleur exquise !


RÉPONSE D'UN SAGE

Un jour qu'avec sollicitude 
Des habitants d'une cité 
L'avaient longuement exhorté :
A sortir de sa solitude :

« Qu'irais-je donc faire à la ville ?
Dit le songeur au teint vermeil, 
Regardant mourir le soleil, 
D'un air onctueux et tranquille.

Ici, de l'hiver à l'automne, 
Dans la paix des yeux, du cerveau, 
J'éprouve toujours de nouveau 
La surprise du monotone.

Mes pensers qu'inspirent, composent, 
Les doux bruits, les molles couleurs, 
Sont des papillons sur des fleurs, 
Voltigeant plus qu'ils ne se posent.

Fuir pour les modes, les usages 
D'un enfer artificiel
Le grand paradis naturel ?
Non ! je reste à mes paysages.

Chez eux, pour moi, je le proclame !
Le temps se dévide enchanté. 
J'ai l'extase de la santé, 
Le radieux essor de l'âme.

Mon cœur après rien ne soupire. 
Je tire mon ravissement 
De l'espace et du firmament. 
C'est tout l'infini que j'aspire !

Vos noirs fourmillements humains 
Courant d'incertains lendemains ?... 
J'aime mieux ces nuages roses !

Et je finirai dans ce coin 
Mon court passage de témoin,
Devant l'éternité des choses. »


A L'INACCESSIBLE

Argile toujours vierge, inburinable airain, 
Magicien masqué plus tyran que la femme, 
Art ! Terrible envoûteur qui martyrise l'âme, 
Railleur mystérieux de l'esprit pèlerin !

Il n'est pas de poète insoumis à ton frein 
Et tous ceux dont la gloire ici-bas te proclame 
Savent que ton autel épuisera leur flamme 
Et qu'ils récolteront ton mépris souverain.

Rageuse inquiétude et patience blême 
Usent leurs ongles d'or à fouiller ton problème ; 
L'homme évoque pourtant ton mirage moqueur ;

Longuement il te cherche et te poursuit sans trêve, 
Abîme où s'engloutit la tendresse du cœur, 
Zénith où cogne en vain l'avidité du rêve !



NOTE

Troisième illustration : Baigneuse - Peinture de Gustave Courbet (1868)



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