samedi 28 décembre 2013

21 AVRIL 1938 - 6 AVRIL 1978 : HISTOIRE DE L’ÂGE D’OR DU JOURNAL DE SPIROU (et retour, en cette fête de Noël 2013, vers quelques numéros mythiques consacrés à cette période festive).


LE JOURNAL DE SPIROU N°1928 DU 27 MARS 1975
(AVEC « NATACHA, HÔTESSE DE L'AIR » À LA UNE)
NOTE  DANS LE LONG ARTICLE QUE VOUS VOUS APPRÊTEZ À LIRE J’AI ESSAYÉ D’ÊTRE LE PLUS PRÉCIS POSSIBLE DANS LA DESCRIPTION DES FAITS ET DANS L’EXACTITUDE DES DATES. LES INFORMATIONS BIOGRAPHIQUES CI-DESSOUS SONT DUES EN PARTIE À MA CONNAISSANCE DE L’HISTOIRE DU JOURNAL (ÉTANT UN LECTEUR FIDÈLE DEPUIS 40 ANS), AINSI QU’À MA COLLECTION PERSONNELLE DES PLUS BEAUX NUMÉROS DU JOURNAL DE SPIROU DE L’ÂGE D’OR 1938-1978 (ET LEUR SUPPLÉMENT D’ORIGINE, NOTAMMENT LE POSTER DU NUMÉRO 2000 SUR LEQUEL THIERRY MARTENS NOUS OFFRE UNE RÉTROSPECTIVE BIOGRAPHIQUE TRÈS PRÉCISE DU JOURNAL). ET, DANS UNE MOINDRE MESURE, À QUELQUES SITES INTERNET DE PASSIONNÉS.

INTRODUCTION  Comme précisé dans le titre, mon étude portera presque exclusivement sur la période de l’âge d’or du magazine, la seule qui compte vraiment, et que je situe généreusement de la première année de sa création en 1938 à la quarantième en 1978 (scellée par l’arrêt de la formule éditoriale concoctée par l’excellent rédacteur en chef Thierry Martens). Période de 40 années qui, on l’aura noté, correspond dans sa fin - et ce n’est finalement pas un hasard - à celle des « trente glorieuses », le journal étant en effet très représentatif de l'esprit de ces belles années au cœur desquelles il a prospéré. On aura aussi noté que cette datation ne coïncide pas forcément avec celle communément admise par quelques pontes du journal ou par certains rédacteurs d’encyclopédies en ligne qui, eux, datent bizarrement la période de l’âge d’or du Journal de Spirou sur 22 ans, de 1946 (va savoir pourquoi) à 1968 (et là, on sait pourquoi, puisque 1968 correspond à la date de fin d’activités d’un des plus célèbres rédacteurs en chef du journal, l'original Yvan Delporte, très apprécié - avec raison, mais parfois exagérément - par les pontes susnommés). 

Seulement, aussi objectivement que je peux l’être, je crois que c’est ma datation (les 40 ans) qui est la plus raisonnable, comparée à leurs restrictifs 22 ans. Car enfin, en prenant en compte leur tranche temporelle allant de 1946 à 1968, comment peut-on exclure d’un « âge d’or » supposé les huit premières années d’un journal comme celui de Marcinelle qui se fonda au cœur d’une effroyable guerre mondiale, révélant malgré cela, et dès les premiers temps, quelques talents notables (cités plus bas dans le texte), et surtout fédérant des milliers de membres des ADS (voir plus bas dans le texte) ? Ce dernier fait justifie en lui seul qu’on prenne en compte cette période dans la comptabilisation de l’âge d’or du journal. 

Enfin, en ce qui concerne les dix autres années qu’ils ne prennent pas non plus en compte (mais moi si) entre 1968 et 1978, comment là-aussi exclure ces belles années qui virent pourtant naître dans la revue cinq best-sellers absolument incontournables de sa mythologie : Natacha Hôtesse de l’air (série créée dans le journal en février 1970), Yoko Tsuno (en septembre 1970), Papyrus (en janvier 1974), L’agent 212 (en juin 1975), et Les tuniques bleues (fin août 1968, soit quelques mois après le règne éditorial d’Yvan Delporte qui constitue la référence ultime des susnommés). Enfin, pour enfoncer définitivement le clou, je rappellerai que c’est juste avant la fin de la période de Thierry Martens que fut créé le supplément mythique du Trombone illustré (du n° 2031 du 17/03/77 au n°2062 du 20/10/77, excepté le numéro 2053 et 2054). Comment oser ne pas inclure ces trente numéros dans la période de l’âge d’or du journal ? Allons, messieurs, on reprend raison ! Je crois qu’après cette légitime démonstration on ne peut que valider la thèse d’un âge d’or du Journal de Spirou qui va bien de 1938 à 1978 ! CQFD.

GASTON LAGAFFE SONNE LES CLOCHES À SA FAÇON
DANS CE SPÉCIAL PÂQUES  N° 1147 DU 7 AVRIL 1960
LE JOURNAL DE SPIROU FOR EVER !  Quand on y pense, c'est renversant de constater que le Journal de Spirou existe toujours de nos jours, qu'il continue de paraître chaque semaine depuis le 21 avril 1938 (malgré les successives crises de la presse qui n’ont fait que s'accroître ces dernières décennies, et mis à part les quelques interruptions de parution dans les années quarante consécutives à l'occupation allemande), et qu'il reste encore très lisible même si hélas ce n’est plus la qualité de la période bénie des « trente glorieuses » (1945-1975). Cette longévité dans le monde de la presse occidentale est sans précédent. Né en Belgique mais étant culturellement très imprégné par la France, le titre a fédéré depuis maintenant sept décennies des centaines de milliers de lecteurs, et de tous les âges.

Car ce journal n’est pas un hebdo pour enfants malgré ce que certains croient parfois à tort, il reste avant tout une publication BD s'adressant à toute la famille et donc aux lecteurs de 7 à 77 ans, selon la formule consacrée, chose d’ailleurs facilement vérifiable en le feuilletant, et aussi via le courrier des lecteurs : les auteurs de lettres reçues régulièrement à la rédaction vont du garçonnet de 8 ans au vétéran de 74 ans, en passant par la ménagère de moins de 50 ans ! Bien sûr le « cœur de cible » marketing reste plutôt axé sur la catégorie « jeunesse » (catégorie « tous public » oblige) mais le lecteur adulte passionné d’histoires à phylactères ne peut qu'y trouver son compte, d'autant qu'il est facile pour lui d'ignorer les quelques pages réservées aux plus jeunes, on n'est pas obligé de tout lire dans un magazine… Les pages du journal furent le terreau, au fil des décennies, de nombreuses innovations éditoriale très créatives à des époques peu enclines à cela, et eut même un rôle de cohésion sociale et associatif notable via la création par Jean Doisy (premier rédacteur en chef du journal) des fameux ADS, le club « des amis de Spirou » qui fédérait les lecteurs les plus passionnés et fut le théâtre de vrais rassemblements chaleureux et de manifestations diverses tout en proposant ses propres signes de reconnaissance, son code d’honneur (inspiré en cela par les mouvements scouts qui avaient le vent en poupe en ces années d’avant-guerre), les ADS regroupant ainsi jusqu’à 70000 membres ! Pour autant, malgré cette dimension quasi-associative, l’hebdo resta avant tout un formidable vivier de talents. Un regroupement spontané d’artistes, dessinateurs et scénaristes, apprenant leur métier sur le tas tout en le réinventant sans même s’en rendre vraiment compte, sous l’ombre écrasante du créateur de Tintin planant symboliquement sur la Belgique et sur tout ce beau monde (le concurrent Hergé étant définitivement celui qui a tout inventé, apportant à la BD ses codes et sa mythologie, à une époque où elle n’était pas encore considérée comme le 9ème des arts, ni même officiellement un métier). 

LE JOURNAL DE TINTIN N°530 DU 18 DÉCEMBRE 1958
NON, LE JOURNAL DE SPIROU N’EST PAS LE MEILLEUR HEBDO BD DE L’HISTOIRE ! Le statut exceptionnel du Journal de Spirou septuagénaire, sacralisé car constituant le dernier titre encore en vie des grands hebdomadaires BD, pourrait faire croire que son exceptionnelle longévité (et le fait qu’il a survécu aux autres) implique qu’il était bien meilleur qu’eux. Si cette proposition est vraie en regard de la quasi-totalité des tires qui le concurrençaient (Cœurs vaillants, L’intrépide, Vaillant, Pif gadget, Pilote hebdo, ou l’insipide Journal de Mickey produit de la perfide Amérique alors en pleine conquête « culturelle » de l’Europe), c’est faux concernant le titre qui le concurrençait le plus directement, à savoir le Journal de Tintin, inventeur de l’excellent slogan « Pour les jeunes de 7 à 77 ans » rappelé plus haut, et qui reste objectivement le meilleur magazine de BD hebdomadaire ayant existé. Il suffit en effet de se replonger dans l’histoire des deux revues, en comparant les créations qui y virent le jour, pour constater que l’hebdo à l’effigie de Tintin était bien plus riche en propositions et en originalité que son concurrent. La figure incontournable de Tintin lui apportait son prestige et une certaine légitimité en tant que leader, et le parfait mélange entre bande dessinée d’humour et créations plus réalistes en faisait toute sa qualité. Car si le Journal de Spirou se permettait lui aussi de publier certaines séries au dessin réaliste, d’une importance mineure pour la plupart (Timour, Jerry Spring, Marc Dacier, Buck Danny) celles-ci faisaient quand même figures d’exception, le cœur du journal restant dans le registre de la fantaisie et du dessin « à gros nez » (Gaston Lagaffe, Les Tuniques bleues, etc). Il faut en effet se rappeler que c’est dans le Journal de Tintin que naquirent des séries réalistes majeures telles que Jonathan, Jugurtha, Thorgal, Alix, Bernard Prince, Buddy Longway, Comanche, Rork, Simon du fleuve (et j’en passe). Pour autant, l’offre en humour restait haut-de-gamme (Modeste et Pompon, Achille Talon, Robin Dubois, Taka Takata, Cubitus, Chick Bill, Martin Milan). Lire une série aussi profonde que Jonathan dans les pages d’un hebdo pour la jeunesse comme Tintin en dit long sur le potentiel de richesse éditoriale qui était l’apanage de la revue et qui en faisait son succès. Et c’est pourtant le Journal de Tintin qui a bel et bien disparu, et pas le Journal de Spirou (qui entamera dans quelques semaines sa 77ème année d’existence). Que s’est-il donc passé pour que les lecteurs du Journal de Tintin l'aient soudainement déserté, là où les fans du Journal de Spirou restaient fidèles à leur hebdo préféré ? 

LA VRAIE (ET CRUELLE) RAISON DE L’ARRÊT DU JOURNAL DE TINTIN, SEUL CONCURRENT SÉRIEUX DU JOURNAL DE SPIROU  Il n’y a jamais eu à ma connaissance de communiqué explicite sur les causes de l’arrêt de la revue le 29 novembre 1988, et pour ma part je suis resté à l’époque dans l’interrogation face à cette suppression incompréhensible et illogique. 25 ans plus tard, c’est le journaliste Hugues Dayes qui nous en offre enfin la vraie raison, dans les pages rédactionnelles du Journal de Spirou n°3935 du 11/09/2013. Et cette raison révolte autant qu’elle fait froid dans le dos ! Car on y apprend que le Journal de Tintin n’a finalement pas été victime d’un abandon progressif de son lectorat, ni d’une mauvaise gestion financière, encore moins d’un tarissement de sa qualité intrinsèque. Mais victime d’une décision incroyable venant des ayant droits de l’œuvre d’Hergé ! En effet, les héritiers du génial artiste belge décidèrent en 1988 de reprendre le nom de Tintin aux éditions du Lombard (qui diffusaient le journal) afin de lancer leur propre titre, un magazine plus axé sur le rédactionnel. Ainsi, du jour au lendemain, la formidable aventure du Journal de Tintin qui durait glorieusement depuis 42 années s’interrompit tristement, sans que l’équipe rédactionnelle qui construisait le journal depuis tout ce temps ne puisse rien y faire. Voilà comment on peut tuer, arbitrairement et sans scrupules, le meilleur hebdomadaire de bande dessinée de l’histoire, alors en pleine santé. En deux temps trois mouvements et dans l’absurdité la plus complète. Avec la franchise « Tintin » récupérée, les héritiers lancèrent en décembre 1988 leur nouvel hebdo nommé Tintin reporter, très mal conçu par une équipe d’amateurs, et qui ne dura que 6 mois (tout en générant des pertes de plus de 3 millions d’euros, selon Hugues Dayes). Fin de l’histoire du pitoyable magazine Tintin reporter. On l’aura compris : sans cette décision ubuesque et assez scandaleuse, il ne fait aucun doute que le Journal de Tintin existerait toujours de nos jours, plus éclatant que jamais. Éternel concurrent du Journal de Spirou. Depuis, les ayants-droit ont encore fait pire en accordant les droits d’exploitation au requin Steven Spielberg (sans doute l’un des plus minables et consternants réalisateurs de toute l’histoire du cinéma), ce dernier ne se gênant alors pas pour profaner l’admirable œuvre d’Hergé avec ses insipides films d’animation. Heureusement, on peut toujours se retourner sur les albums de Tintin où l’excellence et l’état d’esprit resteront intacts pour toujours.

LE JOURNAL DE SPIROU N°1 (21 AVRIL 1938)
LES DÉBUTS D’UNE PUBLICATION HORS NORMES  Après cette triste digression, revenons donc au sujet principal de cet article : le Journal de Spirou et son âge d’or : les premières années, cruciales, là où les racines se consolidèrent. La revue fut fondée par le jeune éditeur Jean Dupuis qui désirait à la fin des années 30 concevoir une « feuille de choux » pour la jeunesse sur le modèle des quotidiens du soir, ce qui explique le grand format 28 x 40 cm du Journal de Spirou des premières années ainsi que les nombreuses rubriques journalistiques d'un niveau professionnel, notamment sur le sport. Jean Dupuis avait commencé sa carrière au début du 20ème siècle en tant qu'imprimeur à Marcinelle, dans la banlieue de Charleroi. Il décida de se tourner vers l'édition et la presse en 1922 en éditant le journal féminin Bonnes soirées (l'un des premiers du genre) puis le magazine familial Le moustique l'année suivante. Constatant que les jeunes belges n’ont pas d’autres choix que de lire des illustrés originaires des USA, Jean Dupuis, catholique pratiquant à la fibre européenne très ancrée, charge son fils Paul de réfléchir à un titre qui s’adresserait au cœur de la jeunesse de son pays. Aidé par son frère cadet Charles, les deux apprentis rédacteurs en chef vont bientôt se mettre d’accord pour un périodique dont la figure de proue serait un garçonnet espiègle symbolisant la vitalité et la curiosité d’esprit du jeune belge confiant en l’avenir de son pays. Un nom est trouvé, probablement par Charles, qui correspond bien à l’esprit de vitalité que la famille Dupuis souhaite donner à son journal : Spirou. Ce nom signifiant écureuil en wallon (à l’image de Spip, le petit animal star de la série) est celui qui est retenu car traduisant bien cette idée d’esprit vif et malicieux. En accord avec la famille Dupuis qui l’a contacté pour créer la série suite aux recommandations de Charles, le dessinateur français Robert Velter (dit Rob-Vel) décide que le personnage qui portera ce patronyme plein de fraîcheur sera un sympathique jeune groom d’hôtel (aux cheveux roux comme la couleur du poil des écureuils) confronté à des aventures pittoresques. Ce choix est dicté par le souvenir que Rob-Vel a des grooms (ou leurs équivalents) croisés dans sa jeunesse sur des navires de croisière comme le paquebot Ile-de-France

Même s’il comporte comme série emblématique une création 100% européenne, le premier numéro du journal qui parait le 21 avril 1938 reste malgré tout envahi par des comics d’origine américaine, pénurie de talents oblige. Et les premières aventures du groom semblent bien mièvres et hasardeuses si on les juge avec la sensibilité d’un lecteur d’aujourd’hui. Mais il faut se rappeler qu’en 1938 la BD européenne n’existe quasiment pas, mis à part l’œuvre prometteuse du génial Hergé qui a posé dès 1929 les jalons d’un métier en devenir. C’est au fil du temps et avec un succès grandissant que le Journal de Spirou va évoluer, en proposant des créations originales réalisées par de jeunes auteurs talentueux qui contribueront à l'âge d'or du titre et de la BD franco-belge.

Rob-Vel ne dessinera pas très longtemps Spirou. Car en 1939 la deuxième guerre mondiale éclate et le dessinateur est mobilisé en France alors que les éditions Dupuis sont domiciliées en Belgique. Il livre difficilement ses planches par courrier spécial mais sera bientôt blessé, puis prisonnier. C’est alors le dessinateur polyvalent de la rédaction Joseph Gillain (dit Jijé) qui se chargera de faire l’intérim. Une première fois interrompue en été 1940, l’édition du journal sera totalement interdite par les autorités allemande en septembre 1943, celle-ci redoutant notamment des messages masqués de propagande communiste et d’encouragement à la « résistance » au sein des publications destinées à la jeunesse. Dans ces circonstances tragiques, Rob-Vel, ayant repris son personnage fétiche dès mars 1941, avait finalement revendu les droits de son personnage aux éditions Dupuis fin 1942, ses dernières planches finalisées paraissant néanmoins dans le journal jusqu’à l’interdiction de 1943. 

LE SPIROU D’ANDRÉ FRANQUIN
Dès la reprise du titre à la fin de la guerre, c’est Jijé qui est chargé par Charles Dupuis de continuer les aventures de Spirou. Celui-ci lui apportera sa touche personnelle, inventant le personnage farfelu de Fantasio, compagnon du groom. Un an après la fin de la guerre, le concurrent du Journal de Spirou naît en Belgique : c’est le numéro 1 du Journal de Tintin qui parait le 28 septembre 1946 (l’édition française du périodique paraissant quant à elle deux ans plus tard, en octobre 1948). Dès lors commencera une incessante et rafraîchissante course à la qualité et l’innovation entre les deux hebdomadaires, qui hélas cessera 42 ans plus tard suite à l’arrêt absurde du Journal de Tintin (expliqué plus haut). En 1947 c’est André Franquin qui entre en piste, en prenant la relève de la destinée du groom espiègle, apportant à la série son univers définitif. Il lui applique son graphisme si particulier et attachant, tout en élasticité, qui séduira au final des millions de lecteurs et vaudra à son auteur d’être considéré à juste titre comme l’un des trois ou quatre plus grands auteurs du 9ème art. Avec l’ère de Franquin on arrive vraiment au cœur de l’âge d’or du journal fin années 40-début années 50.

Dans toute l’Europe, c’est l’heure de la reconstruction et l’avènement d’une ère de bonheur et de vitalité sur tous les plans : les « trente glorieuses » sont en marche. Le Journal de Spirou va petit à petit abandonner son format journal pour adopter celui d’un magazine, plus pratique à tenir dans les mains pour la lecture, à l’instar du Journal de Tintin. Les ADS vont hélas perdre de leur pertinence dans une société qui prônera de plus en plus l’individualité, voire l’individualisme. Ainsi le Journal de Spirou ne sera plus qu’un simple plaisir de lecture, mais de quelle qualité ! Car à partir des années 50 de nombreuses personnalités vont rejoindre la rédaction pour l’enrichir de leurs talents. Ce sont finalement cinq auteurs majeurs de la BD qui vont en constituer le noyau dur : Franquin (pour Spirou, puis le mythique Gaston Lagaffe), Peyo (pour Johan et Pirlouit, Benoit Brisefer et les Schtroumpfs), Roba (pour Boule et Bill), Morris (pour Lucky Luke) et Tillieux (pour Gil Jourdan). Avec un graphisme personnel à chacun mais restant dans la même veine humoristique (avec le fameux style « gros nez »), ces artistes excellents vont être un moteur pour le journal qui ne va alors cesser d’innover.

BULLETIN D'ADHÉSION AU CLUB DES ADS
La rédaction sera plus proche d’une ambiance familiale « à la bonne franquette » que celle d’un austère bureau d’études graphiques. Elle s’apparentera aussi à un véritable laboratoire créatif, notamment au niveau éditorial où l’imagination sera de mise, avec la création de suppléments réguliers pour la première fois dans l’histoire de la presse : mini-livres à confectionner soi-même (les fameux « mini-récits », plus de 550 exemplaires insérés dans autant de numéros du journal, sur une période de quinze ans), numéro spécial imprimé avec de l’encre dont la couleur se transforme lorsque la température ambiante est modifiée (le n°1339 Spécial Noël du 12 décembre 1963), un autre imprimé avec de l’encre parfumée (n°1042 Spécial pâques et printemps du 03 avril 1958), des suppléments variés tels que : cartes postales en relief, couverture en 3D-color, calendriers, autocollants, posters, à une époque, je le rappelle, où tout ceci ne se faisait pas dans la presse. Cette progression en qualité sera exponentielle jusqu’à la fin des années 70. Ensuite, suite au départ successif entamé dès les années 60 par les piliers du journal (Morris and Co) le journal va entamer une chute de qualité qui ne cessera jamais malgré les différentes formules exploitées. L’ambiance familiale n’y sera plus qu’un souvenir, perte d’une richesse humaine qui se ressentira dans les pages de l’hebdo. 

Chute de la qualité qui s’accentuera, de décennies en décennies jusqu’à nos jours, mais qui n’atteindra toutefois jamais la ligne rouge qui justifierait que le journal soit boycotté par les lecteurs et ne soit plus acheté. Raison pour laquelle il existe toujours aujourd’hui. Est-ce que cette chute est en rapport avec celle de la fin des « trente glorieuses » (comme je le remarquais plus haut) et plus généralement, la décadence de l’Occident ? Il est tentant de le penser car, après tout, cela semble logique : une civilisation en déclin ne peut produire que du déclin, dans tous les domaines. 

LES DIFFÉRENTES PÉRIODES DU JOURNAL 

Pour être le plus clair possible dans cette évocation, voici rappelées ci-dessous les différentes périodes éditoriales consécutives aux différents rédacteurs en chef qui se sont succédé dans le journal, des origines à maintenant. 


RÉDACTEURS EN CHEF

LES TROIS DE « L'ÂGE D'OR » :

1 - Jean Doisy (de 1938 à 1955)

2 - Yvan Delporte (de 1956 à 1968)

3 - Thierry Martens (de 1969 à 1978)


…et puis les autres…

4 - Alain De Kuyssche (de 1978 à 1982)

5 - Philippe Vandooren (de 1982 à 1987)

6 - Patrick Pinchart (de 1987 à 1993)

7 - Thierry Tinlot (de 1993 à 2004)

8 - Patrick Pinchart puis Olivier van Vaerenbergh (de 2005 à 2007)

9 - Serge Honorez et Benoît Fripiat (de 2007 à 2008)

10 - Frédéric Niffle (de 2008 à aujourd’hui 28 décembre 2013)


JEAN DOISY
1 - PÉRIODE JEAN DOISY (de 1938 à 1955)  J’ai évoqué plus haut cette première période du journal, de sa création en 1938 jusqu’au milieu des années 50, marquée par le règne de Jean Doisy. Durant ces années chaotiques marquées par la guerre les choses se mirent en place, des auteurs sont nés, le personnage de Spirou, génialement conçut par Rob-Vel, a trouvé son vrai créateur en la personne de Franquin. Durant les années de guerre 1939-1945 le journal passe de 16 pages 28x40 cm (en 1938) à 20 pages 38x28 cm en avril 1939 pour revenir à 16 pages en septembre. Le 9 mai 1940, veille de l’offensive des armées d’Hitler sur la Belgique et les Pays-Bas, le journal cesse sa parution. Celle-ci reprend le 22 août avec 8 puis 12 pages, alors que le pays est occupé par les troupes du IIIème Reich. Le club des ADS compte plus de 19 000 membres fin 1941. Durant cette année de rationnement de papier le journal oscille entre 8, 6 et 12 pages et son format est réduit pour adopter les 20x28 cm que nous connaissons encore de nos jours. Fin 1942, alors que le titre est repassé à 8 pages en septembre, les ADS atteignent le chiffre de 36 000 membres. Le 2 septembre 1943 parait le dernier numéro du Journal de Spirou après 6 années d’existence, le rédacteur en chef Jean Doisy ayant refusé le dictat des autorités d’occupation. Fin septembre parait toutefois un album de 44 pages, L’espiègle au grand cœur, qui contourne l’interdiction (l’ouvrage reprenant les principales série en cours dans le Journal de Spirou avant son arrêt). En 1944, alors que les ADS sont maintenant 50 000, la rédaction en demi-sommeil récidivera avec la sortie d’un almanach de 160 pages cultivant le souvenir du titre disparu (cet album rare est maintenant très recherché sur les sites de ventes aux enchères, et il est évidemment hors de prix !). Le 5 octobre, les allemands ont quitté la Belgique suite aux avancées des troupes yankees, le gouvernement d’occupation cesse ses activités, et le Journal de Spirou reparaît sur 20 pages avec une couverture triomphante montrant le groom hilare à la tête d’une foule constituée des héros du journal, et ce titre qui en dit long : « Ohé ! Les amis… Nous voilà !… ». Dans les années d’après guerre le titre va encore souffrir de la pénurie de papier (oscillant de 8 à 16 pages mais avec deux « Spécial Noël » de 20 pages en 1944 et 1945, les premiers du longue série (voir en fin d'article mon exemplaire personnel de 1945 scanné par mes soins). Parmi les séries notables créées durant cette période mis à part Spirou et Fantasio, citons Buck Danny (première série d’envergure mettant en scène des aviateurs militaires confrontés aux conflits de l’époque), Johan et Pirlouit (première série médiévale passionnante et drôle de l’histoire de la BD), Tif et Tondu (détectives espiègles traquant le crime sur toute la planète), et enfin le cowboy Lucky Luke et son cheval Jolly Jumper très bavard (série qu’on ne présente plus). Sept logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1938-1955 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1938-1943, Spirou 1944-1946, Spirou 1947, Spirou 1948-1949, Spirou 1949-1952, Spirou 1952, et Spirou 1953-1961).
YVAN DELPORTE
2 - PÉRIODE YVAN DELPORTE (de 1956 à 1968)  La guerre n’est plus qu’un mauvais souvenir, le journal est entré dans les années 50. Il s’est amélioré au niveau de l’impression et de la qualité du papier. A partir du milieu de la décennie, l’air du temps redevient doux, l’optimisme frappe à la porte des chaumières, c’en est fini des pénuries en tous genres. C’est à ce moment charnière que le fameux Yvan Delporte va prendre les rênes de la rédaction, pour cette période de renouveau allant de 1956 à 1968, durant laquelle l'identité du journal sera définitivement trouvée et confortée. Delporte, personnalité atypique d’une grande originalité et au talent hors-normes saura instaurer un climat de grande camaraderie au sein de la rédaction, la rendant particulièrement dynamique et bénéfique pour la santé éditoriale du journal. Les ventes de l’hebdo vont néanmoins finir par décliner à la fin des années 60, accompagnant un bouillonnant changement de mœurs. Les séries vedettes de ces années héroïques sont Gil Jourdan (premier intriguant détective pince-sans-rire de l'histoire de la BD, série qualifiée avec raison par le dictionnaire Larousse de la BD de « chef-d’œuvre du 9ème Art »), Gaston Lagaffe (premier anti-héros sans emploi et hilarant de l'histoire de la BD, devenu depuis le mythe que l’on sait), Benoît Brisefer (premier garçonnet super-héros de l'histoire de la BD dont le talon d’Achille fait le bonheur des pharmaciens vendeurs d’aspirine), Boule et Bill (premier chien parlant aussi attachant que son petit maître, tous deux emblématiques des années 60 et 70), Les Schtroumpfs (petits lutins bleus pullulant au sein de la forêt et vivant des péripéties qui sont autant d’allégories de nos sociétés humaines), Les petits hommes (très inspirée du style graphique de Franquin, première série d’anticipation ironique de l'histoire de la BD tous publics, elle-aussi allégorique de notre propre monde). Cinq logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1956-1968 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1953-1961, Spirou 1961-1965, Spirou 1965-1967, et Spirou 1968-1971).

THIERRY MARTENS
3 - PÉRIODE THIERRY MARTENS (de 1969 à 1978)  L’arrivée d’un nouveau rédacteur en chef plus pragmatique et motivé en la personne de Thierry Martens (qui resta 10 ans en place, de 1968 à 1978) sera une aubaine pour le bon redressement du Journal de Spirou. C’est personnellement la période que je préfère, la dernière riche en qualité. Lors de cette décennie 70, l'hebdomadaire connaîtra un tirage énorme et une modernité de ton qu'il n'avait pas jusqu'alors. Et dans un même laps de temps, la confirmation des personnages anciens et le succès immédiat des petits nouveaux (et futurs best-sellers) : Les Tuniques bleues, Natacha hôtesse de l'air, Yoko Tsuno. Tout en continuant la tradition chaleureuse des numéros spéciaux de 100 pages (avec pagination doublée) : spécial Pâques, spécial Noël, spécial vacances d’été, autant de numéros copieux et magiques qui accompagnèrent un grand nombre de lecteurs enfants ou adolescents dans ces périodes typiques de l’année. Lorsque Thierry Martens quitte le poste de rédacteur en chef, c’est est fini de la dernière formule captivante du magazine. Franquin, Morris, Peyo et Roba avaient su donner depuis des années une identité graphique très forte au Journal de Spirou, identité graphique qui était devenue la norme, la plupart des dessinateurs des séries secondaires ayant développé un mimétisme par rapport à leurs brillants aînés, qui donnait une continuité de « l’esprit Spirou ». Cette continuité va se briser avec les formules suivantes concoctées par les rédacteurs en chef successifs, il n’y aura bientôt plus de cohérence graphique globale au cœur du magazine, les rédacteurs privilégieront n’importe quel style déstructuré qui éloignera toujours plus le Journal de Spirou de ce qu’il a été. Ce phénomène désastreux prendra racine au cœur de la décennie 80 et s’épanouira dans les années 90 pour ne jamais s’arrêter. Ce sera la fin du règne des « maîtres de la BD », de ceux qui pouvaient revendiquer la virtuosité de leurs dessins en faisant rêver le lecteur. Les séries vedettes de ces dernières années de l’âge d’or du Journal de Spirou resteront donc Natacha hôtesse de l'air (première héroïne sexy et drôle de l'histoire de la BD tous publics, au graphisme et scénarios extrêmement percutants), Les Tuniques bleues (première série humoristique ouvertement antimilitariste de l’histoire de la BD, créée afin de combler le manque laissé dans le journal par le départ de la série Lucky Luke en 1968), Yoko Tsuno (première japonaise et électronicienne de l'histoire de la BD, dessinée par un adepte de la ligne claire d’Hergé), L’agent 212 (premier agent de police fantaisiste et gaffeur de l’histoire de la BD), et Papyrus (première série tous publics sur l’Egypte ancienne mettant en scène un simple pêcheur amoureux de la fille du pharaon Mérenptah, la grande prêtresse d'Isis, danseuse sacrée et héritière du trône d’Égypte). Quatre logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1969-1978 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1968-1971, Spirou 1971-1973, Spirou 1973-1977, Spirou 1977-1978).

ANNONCE DE L’ARRIVÉE DE NATACHA HÔTESSE DE L'AIR DANS LE JOURNAL DE SPIROU N°1662 DU 19 FÉVRIER 1970


LA FIN D’UN CERTAIN ESPRIT, ET D’UNE QUALITÉ CERTAINE (1978 À AUJOURD'HUI)

- Le nouveau rédacteur en chef Alain De Kuyssche (de 1978 à 1982) fera rentrer douloureusement le journal dans les années 80. Cette décennie superficielle et délétère où le culte de l’argent et de la réussite individuelle prônera sur tout le reste verra l’avènement en Europe d’une nouvelle bande dessinée cynique à l’image de ce qui se publiera dans des magazines français plus adultes comme Charlie mensuel ou L’écho des savanes. Elle n’a jamais été ma tasse de thé. Trois logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1978-1982 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1978, Spirou 1979-1981, Spirou 1981-1982).

- Philippe Vandooren reprendra le flambeau du Journal de Spirou de de 1982 à 1987, et décidera une grande mutation pour le numéro n°2372 du 29 septembre 1983 en changeant radicalement la maquette et la pagination, imposant un logo assez laid et faisant disparaître les mythiques suppléments. Cette formule parfois légèrement remaniée dura quatre années, avant une grave crise de popularité qui fera chuter considérablement les ventes. Quelques séries notables émergent (Jérôme K Jérôme Bloche, Jojo et Pierre Tombal en 1983, Théodore Poussin en 1984, Soda et Cédric en 1986). Deux logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1982-1987 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1982-1983 et Spirou 1983-1988).

- Cette crise vit l’arrivée de Patrick Pinchart de 1987 à 1993, période toujours plus catastrophique artistiquement, où le journal de Marcinelle continuera de changer en profondeur, sur le fond comme sur la forme, se fourvoyant dans une logique absurde de recherche d’un lectorat plus enfantin et saturé de dessins médiocres. Les séries Les zappeurs en 1991, Les psy et Mélusine en 1992 sont sans doute les seules nouveautés qui peuvent être retenues en termes de qualité durant toute cette période. Les talents contagieux d’un Franquin et d’un Roba ne sont plus qu’un lointain souvenir. Un seul logo en couverture lors de cette période 1987-1993 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant la photo du logo Spirou 1988-1994).

- Triste situation se prolongeant hélas avec Thierry Tinlot de 1993 à 2004, décennie désastreuse proposant un journal à la maquette toujours plus laide et beaucoup de séries hideuses très éloignées de la qualité ancienne de l’hebdo (la recherche constante d'originales couvertures à thème de la part de l’équipe réactionnelle cachant bien mal la vacuité et la médiocrité des pages intérieures). Quelques séries excellentes émergent malgré tout, mais bien loin de l’esprit originel du journal (L’épervier en 1994, Violine en 2001, Les démons d’Alexia en 2002, Game over en 2003, Lady S. en 2004). Deux logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 1993-2004 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 1994-2002 et Spirou 2002-2004).

- Les rédacteurs en chef suivants (Patrick Pinchart puis Olivier van Vaerenbergh de 2005 à 2007, et Sergio Honorez avec Benoît Fripiat en 2008) ne parvinrent pas à enrayer la chute. Durant ces années troubles le journal connait une succession de graves crises éditoriales et financières, mettant en danger sa survie. Cette étape néfaste ne voit l’émergence que d’une seule nouveauté de qualité : Seuls en 2006. Trois logos différents se succèdent en couverture lors de cette période 2005-2008 (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant les photos des logos Spirou 2004-2005, Spirou 2005-2006 et Spirou 2006-2008).

- Seul Frédéric Niffle (arrivé aux commandes en avril 2008 et toujours là actuellement) proposera une nouvelle formule qui cherchera enfin à rendre hommage à « l'esprit Spirou » d’autrefois. Le journal retrouva partiellement une fraîcheur qu’on espérait plus, notamment avec le retour de concepts qui firent jadis son succès, à savoir les numéros spéciaux de 100 pages liés aux saisons (vacances d'été et Noël), et les suppléments divers (posters, cartes de collection, autocollants, calendriers, mini-récits). Malheureusement, toujours pas de dessinateurs de la trempe de Franquin ou de Peyo dans le Journal de Spirou actuel (qui en seraient les locomotives), et une propension à toujours privilégier les graphismes médiocres, pour peu qu’ils soient dans l’air du temps, sans chercher une cohérence picturale globale qui ferait l’identité du journal (comme jadis, lorsque la plupart des dessinateurs cherchaient à aller dans les pas de Franquin). Quelques séries émergent quand même, mais bien loin de l’esprit originel du journal (les excellentes Le royaume en 2008, Estéban en 2009, Dent d’ours et Imbattable en 2013). Elles ne font hélas pas oublier l’écrasante présence dans le journal des planches inutiles et médiocres du branché Lewis Trondheim (Ralph Azham) et de son atelier-virtuel (le catastrophique Atelier Mastodonte qui cherche à reproduire en vain la bonne humeur et les talents de feu Le Trombone illustré, sans jamais y parvenir mais en occupant un espace qui pourrait pourtant servir à une bonne bande dessinée). Un mot enfin pour regretter la manière déplorable dont est traitée la série Spirou, l’âme du journal, par ses repreneurs successifs depuis le dernier duo de qualité Tome et Janry, à savoir Morvan et Munuera puis Yoann et Vehlmann qui font vraiment sombrer l’esprit de la BD de Franquin dans le n’importe quoi (sans parler des one-shot consacrés au personnage Spirou, chaque tome étant réalisés par des auteurs différents qui font naître une totale confusion avec leurs créations irrespectueuses de l’esprit de la série d’origine - y compris Le journal d’un ingénu d’Emile Bravo). Un seul et même logo en couverture lors de cette période de 2008 à aujourd’hui (voir l’annexe 3 en fin d’article affichant la photo du logo Spirou 2008-(à ce jour).

On peut enfin se poser la question de la pertinence du retour des numéros « Spécial Noël » opéré depuis décembre 2008 quand on voit avec quelle désinvolture cette thématique est maintenant traitée : ce ne sont que déballages de cynisme et de noirceur toujours plus percutants, à l’opposé de l’esprit « bon enfant » qui régnait au sein des numéros spéciaux d’antan. A quoi bon donc fêter Noël dans le Journal de Spirou en 2013 si c’est pour le faire avec autant de mauvais esprit, en n’y respectant pas la naïveté et la tendresse qui étaient recherchées par les équipes rédactionnelles du passé, lors des quarante premières années de l’âge d’or 1938-1978 ?


ÉPILOGUE EN FORME DE RÉSUMÉ

Le Journal de Spirou a acquis durant son âge d’or de 1938 à 1978 un succès qui était dû à sa cohérence éditoriale et graphique. Cinq créateurs parmi les meilleurs de la profession (Franquin, Péyo, Morris, Roba et Tilleux) animèrent la revue avec des séries qui avaient leurs particularités propres mais aussi et surtout un dénominateur commun : un graphisme et un état d’esprit très similaires. Dominateur qui donnait son identité au Journal de Spirou. Immédiatement reconnaissable pour cette raison, le journal a été massivement acheté par des générations de lecteurs qui étaient friands de cette cohérence graphique globale apportant tant de plaisir et de bonne humeur. Lorsque les « cinq géants » disparurent progressivement du journal, cette identité se perdit, malgré l’apport de quelques derniers auteurs perpétuant l’état d’esprit des séries du journal (Cauvin et Lambil pour les Tuniques bleues, Cauvin et Kox pour L’agent 212, Leloup pour Yoko Tsuno et Walthery pour Natacha Hôtesse de l’air).

Les équipes rédactionnelles qui se succédèrent durant les décennies suivantes essayèrent de faire perdurer le titre avec des nouvelles séries dont certaines devinrent célèbres. Ce qui ne suffit pas pour retrouver la popularité énorme qu’avait le titre durant l’âge d’or. Mauvaises joueuses, les rédactions successives du journal de Spirou cherchèrent souvent à nous faire croire que tout cela n’était qu’affaire de générations, et que le Spirou actuel était tout simplement aussi méritant que celui de jadis (seuls les méchants nostalgiques aveuglés par leur obscurantisme ne pouvaient le reconnaître !).

Oui mais voilà, les chiffres sont têtus : le journal de Spirou actuel peine à atteindre des ventes correctes, et ce depuis des décennies, là où celui des années 70 pulvérisait les scores et était présent en quantité dans toutes les librairies (essayez de nos jours de trouver un exemplaire de Spirou dans les points de vente-presse : c’est souvent la croix et la bannière ! La crise de la presse - et du format papier face aux nouvelles technologies numériques - n’explique pas tout, loin s’en faut). Ceci est en fait souvent un beau prétexte brandi par les rédacteurs successifs du journal qui refusent d’admette que si le titre Spirou a perdu de son audience, c’est avant tout parce que son identité forgée par la fine équipe des Franquin, Péyo, Morris, et Roba n’est plus là ! Pour éviter ce problème majeur il aurait fallu créer dans les années 50, 60 et 70 un atelier de dessinateurs qui auraient été formés par les grands auteurs susnommés afin de faire perdurer le style des séries phares du journal sans qu’il n’y ait de pertes de qualité. A la manière des studios Disney pour le journal de Mickey. Ainsi, en 2014, le titre Spirou serait similaire en qualité à celui des années 60 et 70. Et son identité préservée pour la plus grande joie des enfants d’aujourd’hui, de 7 à 77 ans.



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ANNEXE 1


Exemples de neuf numéros comportant des trouvailles originales et des suppléments aujourd'hui très recherchés par les collectionneurs : 

- le n°1042 spécial Pâques du 3 avril 1958 entièrement imprimé avec de l'encre parfumée (je l'ai dans ma collection et, cinquante ans après, on peut encore légèrement en sentir le parfum).


- le n°1159 spécial vacances du 30 juin 1960 proposant un vrai petit billard électrique de Gaston Lagaffe à monter soi-même (si ! Mais il y avait beaucoup de matos à acheter, et beaucoup de bricolage élaboré à réaliser).


- le n°1264 spécial vacances du 5 juillet 1962 et la mappemonde carrée de Gaston Lagaffe à monter. Oui, carrée. Ça ne s'invente pas.


- le n°1339 spécial Noël du 12 décembre 1963, couverture imprimée avec de l’encre dont la couleur change lorsque la température ambiante est modifiée.



- le n°1548 spécial Noël du 14 décembre 1967 et son disque de stationnement Gaston Lagaffe homologué (très recherché sur internet et très coûteux).


- le n°1973 spécial sonore du 5 février 1976 et son 45 tours des Schtroumpfs (très recherché aussi).


- le n°2017 spécial Noël du 9 décembre 1976 et sa couverture lumineuse (une des plus belles couvertures de Noël du journal. Voir plus bas, dans l’annexe 2, en haute définition).


- le n°2031 spécial boutons du 17 mars 1977 et l'avènement pour ce numéro, et les 29 autres suivants, du supplément mythique Le Trombone illustré agrafé en pages centrales (où quelques auteurs cruciaux tels André Franquin et Yvan Delporte proposeront sur 8 pages grand format un « journal parallèle », soi-disant concocté clandestinement « à la cave de la rédaction », et ayant un ton décalé et gentiment insolent).



- le n°2088 spécial 40 ans du 20 avril 1978 proposant le ciné-gadget et deux séries de trois diapositives (très recherché). 




ANNEXE 2


Quatre numéros de Noël scannés en haute définition par moi-même à partir de mes exemplaires personnels du Journal de SpirouDans ces numéros on pourra constater que Noël est fortement présenté d’un point de vue catholique (mis à part le dernier). On est loin de sa vraie dimension païenne (voir ma page Noël paganiste sur la barre d’accueil du blog). Mais c’est oublier que la famille Dupuis était très croyante, et désireuse d’imprégner le journal d’idées chrétiennes. De ce point de vue là aussi le Journal de Spirou a bien changé aujourd’hui. 


MON EXEMPLAIRE PERSONNEL DU JOURNAL DE SPIROU « NOËL » DU 20 DÉCEMBRE 1945 (EXTRAITS) 







MON EXEMPLAIRE PERSONNEL DU JOURNAL DE SPIROU « NOËL » DU 3 DÉCEMBRE 1953 (EXTRAITS)

CETTE MAGNIFIQUE COUVERTURE SIGNÉE FRANQUIN PRÉFIGURE CELLE QUI SERA PUBLIÉE DEUX ANS PLUS TARD À L’OCCASION DU NOËL 1955 (TROISIÈME NUMÉRO À VENIR, SCANNÉ PAR MES SOINS) 








MON EXEMPLAIRE PERSONNEL DU JOURNAL DE SPIROU « NOËL » DU 22 DÉCEMBRE 1955 (EXTRAITS)

Le jeudi 22 décembre 1955 parait ce numéro du Journal de Spirou spécial Noël, avec un magnifique dessin de couverture signé Franquin. C’est l’un des plus beaux dessins de son auteur, et assurément l’une des plus belles couvertures du journal (qui en compte 3948 à ce jour). À mes yeux, la plus belle couverture de Noël du Journal de Spirou, ex aequo avec celle du numéro de Noël 1953 ci-dessus (toujours signée de Franquin) et du numéro de Noël 1976 signée Mittéï (en fin d'article, ci-dessous).

Sur ce dessin qu’on peut qualifier sans exagération de chef-d’œuvre, on peut constater toute la science picturale de Franquin, sa propension à installer une ambiance pleine de vie au cœur d’une architecture citadine pittoresque d’une rigueur stylistique absolue, propre à son auteur. L’atmosphère bienheureuse d’un 24 décembre au cœur du centre-ville est fort bien rendue, alors que le réveillon de Noël est en cours, ou approche (il n’était pas rare, dans les années 50-60, que les familles chrétiennes jeûnent durant la journée puis commencent vers 20 heures le réveillon avec des amuse-gueules en attendant de se rendre à la messe de minuit. Puis, seulement après y avoir assisté, attaquent le repas principal. D’où la tradition des réveillons se terminant très tard dans la nuit, ou tôt le matin). Revenons au dessin. Certains personnages pressent le pas afin de ne pas arriver en retard au repas, là où d’autres flânent encore devant les vitrines illuminées des magasins. Les enfants quant à eux sont en admiration devant l’immense sapin décoré. Enfin, les plus croyants s’approchent de l’église pour suivre la messe de minuit qui va bientôt débuter. 

Parmi ces fervents on peut reconnaître Spirou et Fantasio accompagnés de leur fidèle Spip. Quant à ceux qui pressent le pas, on s’attardera sur le personnage barbu marchant à coté de la vitrine de la librairie « Les beaux livres », un carton à dessin sous le bras : c’est Yvan Delporte, rédacteur en chef mythique du journal durant les années 1956-1968 qui est ici parfaitement croqué. On appréciera aussi les fêtards près des deux pompes à essence (typiques des années 50), ainsi que le personnage solitaire assis sur le banc pas loin du couple d’amoureux qui semblent ne rien voir d’autre que leur bonheur. On admirera aussi les passants qui se saluent chapeau-bas, le couple guindé qui consulte le menu du restaurant (avant sans doute d’entrer), et les trois voitures caractéristiques des « trente glorieuses » : la Renault 4CV luxe et la Citroën 2CV dans le centre-ville, la Simca Vedette Chambord en haut à l’extrême gauche, derrière les maisons en bordure du fleuve, là où un passant au chapeau près du réverbère semble bien seul.

En décryptant le dessin on peut ressentir tout le plaisir que Franquin a eu à l’élaborer. Il ne faut pas oublier que ce numéro du Journal de Spirou est resté une seule semaine en kiosque. Puis a été remplacé par le suivant. Le numéro n’a existé qu’une semaine et a disparu à jamais. Uniquement disponible maintenant dans d’obscures brocantes ou éventuellement sur des sites de ventes aux enchères. Rien à voir avec la destinée tranquille d’un album qui sera réédité régulièrement, de décennies en décennies. Tout ce travail perfectionniste de la part de Franquin pour une simple couverture de magazine éphémère ! Et pour une somme d’argent probablement dérisoire. De nos jours, de très nombreux dessinateurs de BD existent, avec un talent souvent renversant. Mais ils ne travaillent généralement pas pour des clopinettes, ils suivent des plans marketing chapeautés par leur maison d’édition afin de vendre au mieux leur album (et leur carrière). Quel artiste de notre époque pourrait avoir l’abnégation de Franquin en cette année 1955, prenant plaisir à réaliser pendant des heures (des jours ?) une couverture passagère avec un dessin aussi génial, aussi fouillé, aussi magique, tel un artisan peaufinant son ouvrage, juste pour le plaisir du geste ?  








UN CONTE DE NOËL SIGNÉ FRANQUIN + FICHE DE PRÉSENTATION DE L’AUTEUR








MON EXEMPLAIRE PERSONNEL DU JOURNAL DE SPIROU « NOËL » DU 9 DÉCEMBRE 1976 (COUVERTURE)

On peut penser que Mittéï, en dessinant cette magnifique couverture pour le Noël 1976, a voulu rendre hommage à celles de Franquin exécutées dans les années 50 (voir plus haut). La même atmosphère bienheureuse d’un 24 décembre au cœur du centre-ville est aussi bien rendue, mais actualisée sur la modernité des années 70. Ici aussi on peut s’amuser à chercher des personnages de BD du journal parmi les badauds qui arpentent les trottoirs ou traversent les rues. On peut reconnaître notamment Tif et Tondu avec leurs cadeaux sous le bras, le vieux Jules et son inséparable pétoire effrayant le pauvre Lampil, le cocker Bill qui a apparemment trop faim pour attendre la dinde du repas du réveillon, Marc Lebut dans sa pittoresque Ford T, Benoit Brisefer qui accompagne sagement une Natacha bien peu frileuse en cette fin de journée neigeuse du 24 décembre. Et puis aussi Gaston Lagaffe avec son incontournable pull vert qui semble presser le pas, un cadeau dans les bras, en direction du réveillon qu’il passera peut-être avec Mademoiselle Jeanne. Cette couverture était lumineuse, il fallait la presser contre une vitre, le coté verso noir vers la lumière, pour en apprécier l’effet. C’est ma préférée concernant Noël, ex-æquo avec les deux de Franquin citées précédemment.




ANNEXE 3


Le logo-titre du Journal de Spirou a souvent été modifié au fil des années, accompagnant autant les petits « nettoyages de printemps » périodiques que les changements de formule plus conséquents. Voici la liste complète de ces modifications de graphisme représentatives des époques que l’hebdo a traversées depuis 1938. 

L’ÂGE D'OR 1938-1978

Logo Spirou années 1938-1943

Logo Spirou années 1944-1946

Logo Spirou année 1947

Logo Spirou années 1948-1949

Logo Spirou années 1949-1952

Logo Spirou année1952

Logo Spirou années 1953-1961

Logo Spirou années 1961-1965

Logo Spirou années 1965-1967

Logo Spirou années 1968-1971

Logo Spirou années 1971-1973

Logo Spirou années 1973-1977

Logo Spirou années 1977-1978

FIN DE L’ÂGE D'OR 1938-1978
(ET DÉBUT DE LA PERTE DE QUALITÉ ET D’IDENTITÉ)

Logo Spirou année 1978

Logo Spirou années 1979-1981

Logo Spirou années 1981-1982

Logo Spirou années 1982-1983

Logo Spirou années 1983-1988

Logo Spirou années 1988-1994

Logo Spirou années 1994-2002

Logo Spirou années 2002-2004

Logo Spirou années 2004-2005

Logo Spirou années 2005-2006

Logo Spirou années 2006-2008

Logo Spirou années 2008-(à ce jour)



2 commentaires:

rémi dartiguepeyrou a dit…

Félicitation pour cet article ou j'ai pu découvrir avec plaisir le passé du journal spirou.
J'ai lue dans votre article que cela fait 40 ans que vous lisez spirou je suis moi même un lecteur de ce magazine depuis 39 ans (c'est mon age) mes parents ayant commencé a l'acheter quelques années avant ma naissance.
Nous les avons d'ailleurs pratiquement tous conservé, il sont dans le grenier de mes parents dans des cartons classé par numéro.
Je suis ravie de voir qu'il existe encore quelques lecteurs fidèles aussi ancien que nous (moi et ma famille) car je craint qu'il n'en reste pas beaucoup.

Christian Larcheron a dit…

Bonjour et merci pour votre visite. Le journal Spirou existe toujours grâce à un nombre d'abonnés relativement constant depuis des décennies, oscillant entre 70 000 et 80 000 selon les périodes. Des fidèles, situés en France et en Belgique, qui se passent le flambeau de génération en génération. Le magazine est cependant plus difficile à trouver en kiosque.

Malheureusement sa qualité globale baisse, comme je l'ai rappelé dans mon article, et surtout, les pages rédactionnelles se font de plus en plus l’écho des idéologies au pouvoir (mondialisme, apologie du métissage et de l'homosexualité, politiquement correct, etc). C'est assez navrant de ce point de vue, la rédaction ferait mieux de ne parler que de bande dessinée (comme c’était le cas dans les décennies passées) et ne pas chercher à faire de la propagande politique. Mais c'est un travers fâcheux de la part des "élites" de notre époque hélas.