vendredi 28 février 2014

La grande pianiste classique japonaise Noriko Ogawa nous offre avec « Japonisme » un grand moment de plénitude musicale. Un de plus au cœur de sa belle discographie.




La talentueuse nippone nous propose dans ce programme audacieux des œuvres ayant comme thématique originale la culture et le style japonais traditionnels, écrites par onze compositeurs occidentaux nés pour la plupart au milieu ou à la fin du 19ème siècle tels Camille Saint-Saëns ou encore Walter Niemann. Les musiques sont dans l’ensemble somptueuses, tout en recueillement, et évoquent avec grâce et pertinence l’immense civilisation qu’est le Japon. L’écoute de cet album constitue pour l’auditeur mélomane une expérience sensorielle troublante et indéfinissable dont on ressort revitalisé. 

Noriko Ogawa
Noriko Ogawa (à ne pas confondre avec la chanteuse homonyme star de la J-pop et du cinéma populaire nippon) est née en 1962 à Kawasaki et étudia intensément le piano au conservatoire de Tokyo pendant trois ans avant de parfaire ses études au Juilliard School de New York de 1981 à 1985. C’est en remportant le troisième prix du concours international de piano de Leeds en 1987 que sa carrière internationale est lancée. Noriko se fit remarquer lors de récitals revissant l’auditoire, de l’Europe à l’Amérique en passant par son Japon natal où elle devint rapidement une réelle gloire nationale, justement récompensée pour l’ensemble de ses nombreuses  prestations par le prix Muramatsu soulignant son intense contribution à la vie musicale japonaise. Ma découverte de cette artiste fut pour moi une révélation. Je fus en effet rapidement touché par la grâce de cette nippone qui parvint très tôt à dépasser sa culture traditionnelle d’origine afin d’accéder aux autres sonorités et couleurs du vaste monde sans pour autant renier ses racines, à l’instar du plus grand compositeur de musique classique japonaise Toru Takemistsu dont elle a toujours admiré (avec raison) le fascinant parcours artistique. Takemitsu qui, en plus de son intense travail de compositeur, sut aussi se tourner vers le cinéma de son pays en signant les bandes originales des chefs-d’œuvre de Kurosawa tels Ran ou encore Rêves.  

ANALYSE DU DISQUE  L'album Japonisme débute avec les Deux images du vieux japon de Henri Gil-Marchex (1894-1970), compositeur que je ne connaissais pas, mais dont les quelques informations biographiques sur le livret du CD nous apprennent qu’il reçut le premier prix du conservatoire de Paris en 1911. Fasciné par le pays du soleil levant il s’y rendit quatre fois, et y géra lui-même en 1935 la création à Tokyo de deux œuvres dédiées à Alfred Cortot, pièces qui se proposaient de faire ressentir l’essence même de la musique japonaise empreinte de shintoïsme sans toutefois vouloir platement l’imiter, démarche intelligente qui est d’ailleurs le fil conducteur de toutes les œuvres présentes sur le CD. Les Deux images du vieux japon d’une durée de 12 mn 26 sont vraiment agréables à écouter, autant vigoureuses que rêveuses.

Le programme se poursuit avec la Complainte de Nikko d’Alexandre Tansman (1897-1986) de 2 mn 20, plus obscur et moins engageant, et très marqué par la gamme japonaise qu‘on retrouve dans les musiques traditionnelles (voir mes chroniques sur ce sujet ici et ).

Viennent ensuite deux pièces riches en émotions signées du compositeur hongrois Théodore Szanto (1877-1934) très influencé par Bartok et son amour de la musique folklorique, ainsi que par le Japon ancestral. In Japan d’une durée de 6 mn 52 et Sakura Sakura durant 4 mn 18 sont deux grands moments du programme.

Le compositeur allemand Walter Niemman (1876-1953) nous propose une très belle création d’une durée de 23 mn 02 nommée succinctement Japan Opus 89. Si on y trouve des motifs purement japonais j’y décèle aussi une influence notable de mon compositeur préféré Frédéric Chopin dans toute sa merveilleuse musicalité incomparable et sa surnaturelle beauté.

Le célèbre Camille Saint-Saëns (1835-1921) est ici présent pour 6 mn 57 via l’ouverture de son œuvre lyrique La princesse jaune Op. 30 dont je ne connais d’ailleurs strictement rien, étant depuis des années totalement réfractaire à ce genre étrange et monstrueux que l’on nomme communément « Opéra ». Inutile de dire que, si je respecte le compositeur, je trouve néanmoins la présence de cette ouverture enflammée tout à fait dispensable pour ce disque.

Suivent quatre pièces assez courtes : Soirées japonaises (3 mn 09), Tokyo (3 mn 12), Etude japonaise Opus 27 n°2 et Arrival Platform Humlet (2 mn 30) signées respectivement par l’anglais Cyril Scott (1879-1970), l’hollandais Edouard Silas (1869-1909), le hongrois Ede Poldini (1869-1957) et l’australien Percy Aldridge Grainger (1882-1961). Toutes se distinguent par une grande vitalité mais une propension à rester dans l’anecdotique. Les thèmes employés me semblent en effet assez caricaturaux et peut-être emblématiques de ce que d’Occident on devait imaginer du mystérieux Japon en ce début du 20ème siècle. Les morceaux restent néanmoins très affriolants. 

Le disque se conclut avec le très beau et très exotique From a japanese screen de l’anglais Albert Ketelbey (1875-1969) d‘une durée de 5 mn. Il comporte des évocations marquées aux symboles nippons mondialement connus tels la geisha, la fleur de lotus et les oiseaux (via la tradition picturale du Kachôga, peinture des fleurs et des oiseaux) et les samouraïs. 


Tout au long de cet enregistrement, Noriko Ogawa semble se contenter d’honorer les œuvres qu’elle nous présente de la meilleure façon qui soit, sans se mettre en avant par un excès de virtuosité. Ce qui donne finalement un programme globalement homogène, à l’interprétation humble qui laisse après-coup une sensation vraiment apaisante.

La pianiste a aussi au cours de sa carrière rendu hommage au compositeur Takemitsu en lui consacrant un disque dédié à sa musique pour piano…


     …ainsi qu’un autre mettant en valeur quelques compositeurs japonais peu connus… 


     …tout en faisant des retours réguliers vers l’Occident en servant notamment les œuvres de Moussorgski


    …ainsi que celles de Beethoven


    …et les concertos pour piano de Rachmaninov

  
……pour ne citer que ces références parmi d‘autres toutes aussi brillantes (et disponibles dans le catalogue de la maison de disque BIS DIGITAL). Autant d'albums qui sont à écouter sans modérations.


Site personnel de Noriko Ogawa à visiter ici


Fin du Concerto pour piano n°2 de Rachmaninov interprété par Noriko Ogawa




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